« Sʼembourgeoiser ou se tuer » – Maladie de la jeunesse, MES Ph. Baronnet

bruckner

D’abord il y a Marie, et Désirée. Et puis il y a Alt, Petrell, Freder, et ensuite Lucie, Irène. Ils sont étudiants en médecine. Ils sont tous sur scène quand le public s’installe. Ils jouent, s’interpellent, s’amusent. C’est un capharnaüm de jeunesse que ce jeu-là. Un tourbillon fait d’ivresse et d’insouciance. De cynisme aussi, parce que la scène se déroule en Allemagne dans les années 20. Jeunesse insouciante et en même temps déjà pleine de cicatrices, séquelles de cette première guerre qu’ils ont vécue enfants et a brisé leurs rêves. Leur force, pour survivre dans un monde qui se relève à peine, c’est la provocation, l’esbroufe, le rejet des compromissions, le nihilisme.

Durant toute la pièce, ils vont jouer entre eux, se déjouer d’eux même, s’aimer, se trahir, se détester. Il y a lui qui aime elle mais elle ne l’aime pas parce qu’elle en aime une autre. Et cette autre en aime un autre. Le temps passe et les unions se font et se défont. Les idéaux ne sont plus, il y a ceux qui croient encore en quelque chose, ou rêvent de croire encore en quelque chose, et ceux qui savent que ça ne sert à rien, ceux qui ont renoncé.

Les comédiens sont brillants, notamment Marion Trémontels, toujours juste, la lumineuse Aure Rodembour ou Clémentine Allain, toute en nuances. Ils forment un bel ensemble, une équipe où tous jouent en parfaite osmose. C’est une qualité que j’avais déjà remarquée dans Bobby Fisher vit à Pasadena chez Philippe Baronnet : cette capacité à tisser entre ses comédiens un fil invisible qui les relie les uns aux autres, cette facilité qu’il a à faire ressortir le meilleur en eux, à les aider à devenir leurs personnages, les imbriquer, les souder et créer une équipe où chacun a sa place, chacun met les autres en valeur et est mis en valeur. Et cette direction leur permet assurément, tout en étant parfaitement guidés, de se laisser aller, de s’abandonner à leurs personnages. J’aime décidément beaucoup cette liberté et cet abandon que Philippe Baronnet leur inspire et leur offre. La mise en scène est sobre (un lit peut servir également de loges) et en même temps calculée, millimétrée. Quelques ralentis, accélérés, retours en arrière permettent de souligner certains passages, de les rendre encore plus brûlants. Un gramophone, quelques tenues typiques des années folles, le serment d’Hippocrate qui sera prêté dans sa version d’origine situent l’époque, tandis que les costumes contemporains permettent enfin d’ancrer la pièce dans une intemporalité certaine, tout comme la dernière scène, à la fois glaçante et terriblement juste : on grandit, on vit, la vie continue.

Cette maladie de la jeunesse, elle est récurrente, elle sera toujours là, elle ne se guérit pas, d’après Bruckner, car grandir c’est « sʼembourgeoiser ou se tuer ». Certains grandiront. S’embourgeoiseront, peut-être. Auront des enfants. Qui seront malades à leur tour. Puis qui grandiront…

Portrait : Olivier ALLARD ©

Photo Olivier Allard

Maladie de la jeunesse de Ferdinand Bruckner
Mise en scène Philippe Baronnet
Avec Clémentine Allain, Thomas Fitterer, Clovis Fouin, Louise Grinberg, Félix Kysyl, Aure Rodenbour,  Marion Trémontels.

Du 15 Janvier au 14 Février 2016

Théâtre de la Tempête
La Cartoucherie
75012 Paris

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