Eric Ruf, un conteur d’histoires – Roméo et Juliette, Comédie Française

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« Alors, restons-en là !

Et, jusques à demain refermant notre livre,

Laissons, puisqu’il vous plaît, le doux Roméo vivre.

— Quel adorable endroit, fait exprès, semble-t-il,

Pour s’y venir bercer aux beaux vers du grand Will »

 

Edmond Rostand, dans sa charmante comédie « Les romanesques », rendait hommage à Shakespeare en créant Sylvette et Percinet, amoureux romanesques qui se berçaient de vers et de poésie, s’imaginant amants tragiques et se rêvant Roméo, Tristan, Juliette et tous les autres. La tragédie shakespearienne a longtemps été cantonnée à son premier degré de romantisme, d’exaltation amoureuse et de tendresse adolescente contrariée. Eric Ruf offre ici une vision plus âpre, dénuée de la niaiserie trop souvent appliquée à la pièce. Dans un décor imposant, tout en façades immenses grises et blanches, il nous transporte dans une Italie du Sud d’entre-deux guerres, une Italie pauvre mais féconde en passions, faite de bals populaires et de d’altercations enflammées.

La scénographie léchée, à la beauté crépusculaire, sert d’écrin à une histoire dépoussiérée et revisitée. Les costumes de Christian Lacroix classiques au début (costumes pour les hommes, robes légères pour les femmes, avec un côté légèrement années folles) laissent éclater la magnificence du couturier dans le tableau final où les morts (debout contre les murs) sont drapés dans des costumes opulents et lourds, rappelant le faste disparu d’une époque révolue.

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Photo Pascal Victor

Une jeunesse enflammée

Beaucoup de rires viennent rajeunir la pièce, tout comme les chansons italiennes, gaies, enjouées, ou les chorégraphies entamées par cette jeunesse italienne (notamment celle de Jeremy Lopez, Laurent Laffitte, Pierre-Louis Calixte avant le bal des Capulet). Une jeunesse fougueuse et entière, vivante et passionnée, où les corps s’enflamment autant que les rires. Ici, Juliette est vive, insolente, intrépide. Romeo est plus effacé quand il la rencontre, il incarne une certaine vulnérabilité masculine, lui l’amoureux compulsif qui, dès qu’il aperçoit Juliette, est dépossédé de tout et possédé par Juliette.

Suliane Brahim et Jeremy Lopez disparaissent derrière leurs personnages ; leur maîtrise parfaite du jeu évite aux élans impulsifs, dévorants des amants de sombrer dans l’exaltation caricaturale. En équilibristes aguerris, ils oscillent parfaitement entre fougue, urgence, peur et désespoir. A leurs côtés, une équipe en osmose : Serge Bagdassarian, transformé, est comme toujours formidable en frère Laurent. Il ouvre d’ailleurs la pièce et le bal dans une chanson italienne joyeuse et entraînante, donnant ainsi le ton de la pièce dès le début. Claude Matthieu (la nourrice), Didier Sandre (Capulet), Eliot Jenicot (Pâris) et les autres forment une troupe joyeuse, concentrée, qui vit la pièce, s’oublie, s’investit. Une équipe dirigée avec brio par Eric Ruf qui signe là une version concentrée sur l’essentiel : la fougue, l’urgence de s’aimer, de se donner.

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Photo Bertrand Couderc

Dans sa note d’intention, Eric Ruf précise qu’il s’attache au postulat de Patrice Chéreau « raconter une histoire » : un postulat soutenu dans la mise en scène avec clarté, précision, cohérence. Une histoire ramenée à l’essentiel : l’incandescence de l’amour, l’urgence de s’aimer.

 

 

Roméo et Juliette,

Comédie Française, salle Richelieu

Réservations au 0 825 10 16 80

De William Shakespeare,

Mise en scène, décor et scénographie : Éric Ruf

Avec : Claude Mathieu, Michel Favory, Christian Blanc, Christian Gonon, Serge Bagdassarian, Bakary Sangaré , Pierre Louis-Calixte, Suliane Brahim, Nâzim Boudjenah, Jérémy Lopez, Danièle Lebrun, Elliot Jenicot, Laurent Lafitte, Didier Sandre.

Costumes : Christian Lacroix
Lumière : Bertrand Couderc

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Photo Pascal Victor

 

2 réflexions sur “Eric Ruf, un conteur d’histoires – Roméo et Juliette, Comédie Française

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