De sang et de sueur : Mies Julie – Yael Farber

Nikos Vouliotis

Photos Nikos Vouliotis

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Si Strindberg situait Mademoiselle Julie la nuit de la Saint Jean, la metteur en scène Sud-Africaine Yael Farber choisit le Freedom Day, anniversaire des première élections démocratiques de 1994 post-apartheid. Nous sommes dans une ferme du Karoo, Veenen Plaas, exploitée depuis des décennies par une famille de Boers. La cuisine est délimitée par des lignes de terre ocre, quelques meubles fatigués, une souche d’arbre. Deux musiciens sont à cour, une comédienne incarne un esprit, une sorcière, un fantôme qui errera tout au long de la pièce. Les bottes du père de Julie (la fille d’un Boer, ici) attendent d’être cirées. Julie (volcanique et sensuelle Hilda Cronjé) erre dans la pièce, danse, saute, observe lascivement John, le fils de sa nourrice (Bongile Mantsai, au physique puissant et électrique). Kristin, ici la mère de John est la gardienne des traditions, du respect des maîtres et de l’héritage ancestral (formidable et touchante Zoleta Helesi). La tension entre la fille du Boer et le garçon de ferme est palpable, l’atmosphère moite et torride. Les deux comédiens incarnent le feu du désir, de la peur, de l’irréversibilité d’une attirance que tout leur interdit. Tous deux élastiques, fiévreux, ils jouent avec leurs corps tout autant qu’avec le texte dans une diction âpre et rugueuse. Sang, sexe et corps font partie intégrante de la mise en scène, où la tension charnelle est l’expression des tensions raciales, de l’héritage social difficile d’un pays qui peine à se reconstruire dans un contexte économique vacillant.

Brillante et brûlante transposition qui emène le spectateur dans un contexte politico-social explosif. Alors que la scandalosité des rapports maître / serviteur de Strindberg en 1888 paraîtra désuète dans l’Europe du XXIème siècle, ici le poids des traditions ancestrales, l’héritage racial et culturel d’un pays qui ploie encore sous le traumatisme post-apartheid font de l’adaptation de Mies Julie un bijou de réécriture. En conservant la trame essentielle de la pièce originelle, Yael Farber dépoussière, transcende, et finalement permet à Strindberg de continuer d’exister dans un contexte contemporain. C’est aussi pour ça que le théâtre existe : faire vivre, revivre, une oeuvre. L’adapter, la rendre multiple, plurielle, et donc immortelle.

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Mies Julie, d’après August Strindberg,

Adaptation et mise en scène : Yael Farber

Avec Hilda Conjé, Bongile Mantsai, Zolka Helesi

Théâtre des Bouffes du Nord

Anglais sur-titré

yael-farber

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