Un mer faussement calme où gronde la tempête…

mer.jpg

Le mariage du Français, d’Edward Bond et de Alain Françon faisait frissonner d’envie les amateurs de l’institution et des deux hommes depuis l’annonce de la création de La mer, l’an dernier. La distribution serait forcément alléchante, le texte puissant et la mise en scène impeccablement soignée. Un pari réussi, qui, (même si quelques réserves sont à noter), fait entrer le dramaturge anglais au répertoire du Français avec brio.

L’histoire tout d’abord : dans une petite ville du sud de l’Angleterre, en 1907, Mrs Raffi règne en parfait petit despote sur le microcosme local. Que ce soient les dames de la bourgeoisie locale dont elle est la maîtresse incontestée ou les commerçants réduits à son bon vouloir pour survivre. Lors d’une tempête nocturne, le jeune Collins, qu’elle destinait à sa nièce Rose, meurt noyé sous les yeux de son camarade Willy Carson. C’est le début d’une histoire faite de touts et de riens quelque part, mais qui dévoile au détour de répliques souvent hilarantes ou savoureuses tout le sel de la plume bondienne. On s’y délecte de voir ce microcosme local empêtré, engoncé dans des conventions sociales étriquées. Bond se régale à railler cette bourgeoisie de province fin de race dont les privilèges seront disloqués après la première guerre mondiale. Petite bourgeoisie où règnent dominants (Mrs Raffi) sur des dominés soumis et asservis (Hatch, le marchand de tissu soumis aux caprices de sa meilleure cliente ou Mrs Jessica Tilehouse, dame de compagnie hilarante). Etriquée dans son fonctionnement en vase-clos, réduite à l’ennui viscéral des bourgades perdues, face à la tempête subite et la disparition d’un des leurs, la micro-société se transforme en jeu de quilles lapidaire où tout va subitement exploser.

Les acteurs du Français magnifient superbement le texte du dramaturge : Cecile Brune est une glaciale et cinglante Mrs. Rafi, toujours sur le fil de son personnage, elle assène compliments et humiliations lapidaires sans jamais se départir de sa supériorité de douairière locale. Hervé Pierre nous régale (et se régale visiblement) de son jeu aux plurielles facettes : marchand soumis et affable devant sa cliente qu’il méprise, il perd peu à peu pied en se persuadant que les extra-terrestres (rien de moins) sont en train d’envahir la planète. Il est tour à tour servile et finira par craquer dans une scène d’hystérie couturière des plus délicieuses. Elsa Lepoivre nous fera mourir de rire au moment des obsèques dans une scène d’anthologie (et à la scénographie somptueuse, au demeurant). Tous les autres ne sont pas en reste, à commencer par le méconnaissable Laurent Stocker en ermite ivre mort, Jeremy Lopez toujours touchant en jeune observateur étonné, Adeline d’Hermy en jeune fiancée, ou Coraly Zahonero au jeu canin des plus réjouissants, Pierre-Louis Calixte, Stéphane Varupenne, Eric Genovese, ou Serge Bagdassarian, tous précieux dans leurs second rôles.

Et quelle meilleure salle pour accueillir La mer d’Edward Bond que la salle Richelieu ? Ses dimensions se prêtent à merveille aux superbes décors et à la scénographie raffinée de Jacques Gabel : à la fois dépouillés et très élégants, ils nous transportent du bord de mer à l’intérieur de Mrs Rafi ou la boutique de Hatch. L’élégance est omniprésente, très recherchée et calculée. Tout est millimétré (décors, costumes) pour que chaque tableau soit uniforme, précis, homogène ; chaque acte est donc volontairement servi dans un écrin raffiné qui, par son dépouillement volontaire, met en valeur le texte sans le parasiter.

Avec une mise en scène tout aussi calculée, précise, qui ne sert que le texte et son message, Alain Françon propose ici un Bond d’une grande virtuosité. Au risque que l’académisme et le classicisme de sa mise en scène ainsi que les changements de décors un tantinet longuets freinent le rythme de la pièce et lui fassent perdre un peu du mordant que son auteur y a mis. Réjouissons nous ceci dit que Bond fasse enfin son entrée au Français et, surtout, régalons nous de ses comédiens hors pair et formidablement généreux.

Mer Ch. Reneud de Lage

Cd_SDa1WwAAPuSR

Photos Christophe Renaud de Lage

La mer, Edward Bond

Mise en scène Alain Françon

Scénographie : Jacques Gabel

Comédie Française, jusqu’au 15 juin

Réservations au 01 44 58 15 15

Avec : Cécile Brune, Eric Génovese, Coraly Zahonero, Céline Samie, Laurent Stocker, Elsa Lepoivre, Serge Bagdassarian, Hervé Pierre, Pierre Louis-Calixte, Stéphane Varupenne:

Jérémy Lopez, Adeline d’Hermy, Jennifer Decker, Pénélope Avril, Vanessa Bile-Audouard, Hugues Duchêne, Laurent Robert

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s