Le fol espoir, ou le divorce de Figaro

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Elle est badine et cruelle, la folle journée imaginée par Beaumarchais quand il écrit, à la demande de M. de Conti, une suite au Barbier de Séville qui a pourtant fait scandale quelques années auparavant. Elle est badine et cruelle et annonce, presque dans la joie, les prémices de la révolution française. « Je conviens qu’à la vérité la génération passée ressemblait beaucoup à ma pièce ; que la génération future lui ressemblera beaucoup aussi. », écrit le dramaturge dans sa préface.  C’est dit et l’homme a raison. Tout change, rien ne change, pourrait-on dire, et c’est ce que Odön von Horváth écrit à son tour quand il imagine ce Figaro divorce en 1936. Ici, le Comte Almaviva et la Comtesse fuient l’Espagne après la révolution. Les loyaux Figaro et Suzanne les ont accompagnés. Traqués, épuisés, ils traversent à pieds une forêt avant d’être arrêtés au poste-frontière en Allemagne et de demander l’asile.

Les héros de Beaumarchais sont devenus réfugiés, migrants, exilés.

Il est difficile de quitter Figaro quand on aime ce personnage, et c’est sans doute ce qui conduit Christophe Rauck à s’atteler à la pièce d’Odön von Horvàth après qu’il ait monté  le Mariage en 2007 à la Comédie Française. S’il retrouve les personnages originaux (tous sont là à l’exception de Bartholo et Marceline), les voici beaucoup plus sombres et mélancoliques dans ce contexte de montée du nazisme et du nationalisme dans l’Allemagne hitlérienne.  Que sont les héros devenus face à terreur, à l’exil ? Est-il possible de rester fidèle à ses idéaux quand on a tout perdu et qu’il faut tout recommencer? S’il se présente dès le début de la pièce avec une partie du monologue de l’acte V écrit par Beaumarchais, Figaro l’humaniste (John Arnold, à la fois cynique (pas assez ?) et désabusé (trop ?), perdra dans cette tourmente son insolence et ses provocations. Face à l’incertitude, face à la terreur qui s’instaure, l’homme apeuré optera pour la sécurité ; le petit-bourgeois devient barbant. Le comte (juste et mesuré Jean-Claude Durand) est ruiné, il perd sa superbe et sa femme n’est plus que l’ombre d’une aristocrate réfugiée dans le déni. Chérubin a ouvert un bar de nuit, Bazile est boucher.

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Immigration, exil, désarroi. 

Des petits commerçants qui sacrifient au commerce et aux conventions, des aristocrates déchus. Seule Suzanne (troublante Cécile Garcia-Fogel), se tient encore débout, et telle un mat dans la tempête, résiste et croit encore au bonheur et à l’avenir. L’écriture sombre et désabusée reflète le désarroi d’Odön von Horváth et son pessimisme.

La mise en scène de Christophe Rauck est à l’avenant : à la fois sombre et lente, suspendue dans une temporalité incertaine. Les comédiens sont filmés et leurs visages projetés en temps réel et en gros plan : le procédé crée à la fois profondeur et distanciation. Les nombreux changements de décor à vue ralentissent le rythme et accroissent cette distance, tout en rendant l’irréalité plus palpable, plus trouble, plus fascinante tant les couleurs, le mobilier, les costumes sont pensés, étudiés, réunis dans une jolie scénographie (Aurélie Thomas) minutieusement calculée où rien n’est laissé au hasard.

Il est bizarre, ce Figaro divorce. Bizarre et troublant, à la fois touchant parce qu’il y est question d’hommes et de femmes qui ont tout perdu, ont peur, mais résistent (survivent) chacun à leur manière aux révolutions et aux bouleversements du monde et, au final, continuent d’espérer. Il est bizarre aussi, parce que tout semble posé dans une sorte de temps suspendu, de meubles jamais posés, de phrases jamais terminées, comme si tout était éternel recommencement. Comme si les luttes étaient vaines et que la noirceur rejaillira toujours. Comme si cette histoire ressemblait à celle de Beaumarchais et ressemblera à une autre, un jour.

Sombre, lumineux, pessimiste, réaliste. Lucide. Figaro, en fait.

Figaro divorce de Ödön von Horváth

Mise en scène : Christophe Rauck

Monfort Théâtre, jusqu’au 11 juin 2016

Réservations au 01 56 08 33 88 

Avec John Arnold, Caroline Chaniolleau, Marc Chouppart, Jean-Claude Durand, Cécile Garcia Fogel, Flore Lefebvre des Noëttes, Guillaume Lévêque, Jean-François Lombard, Pierre-Henri Puente, Marc Susini, Nathalie Morazin

Dramaturgie : Leslie Six

Scénographie : Aurélie Thomas

Costumes : Coralie Sanvoisin

Son : David Geffard

Lumière : Olivier Oudiou

Vidéo : Kristelle Paré

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