2666 où l’épopée envoutante de Julien Gosselin

affiche

Après Les particules élémentaires, le jeune metteur en scène Julien Gosselin s’attaque à l’oeuvre foisonnante, complexe, riche, aux détours parfois insaisissables, de l’écrivain chilien Roberto Bolano.

2666, c’est un roman fleuve (1300 pages) où les trois premières parties semblent être totalement distinctes, rassemblant des personnages, situations géographiques, époques totalement différentes. Quatre critiques européens spécialistes d’un obscur auteur allemand Benno von Archimboldi dans la première (la partie des critiques), un professeur de philosophie chilien reclus dans la petite ville de Santa Teresa dans la deuxième (la partie d’Amalfitano) un journaliste politique noir-américain envoyé couvrir un combat de boxe dans la ville de Santa Teresa (la partie de Fate). Seuls points d’ancrages qui reviennent petit à petit puis de plus en plus souvent dans ces récits : une série de crimes violents, inouïs, commis sur des femmes dans la petite ville de Santa Teresa.

La quatrième partie (la partie des crimes) résume un par un les assassinats. Dans la cinquième, enfin, (la partie d’Archimboldi) les pièces du puzzle se rassemblent et on saisira le monstrueux et édifiant tableau qu’a voulu peindre Bolano.

Foisonnant et complexe, donc, mais matière incroyablement substantifique qui permet à Julien Gosselin de proposer un spectacle fleuve (11 h) dont on sort à la fois rincé et sous le choc d’une telle maîtrise.

Du texte, Julien Gosselin retient l’essentiel : les cinq parties sont conservées et le spectateur sera à son tour perdu entre elles, réduit en conjectures et perplexité devant un tel foisonnement. Il a également fait traduire dans les langues originelles de chaque personnage leurs textes et le spectacle en devient polyglotte et multiculturel (allemand, anglais, espagnol, français surtitrés alternent au fil des scènes). Pour représenter ces multiples lieux, contextes, la scénographie de Hubert Colas utilise des cubes qui coulissent en avant ou en arrière, sur eux-même, des voiles : espaces démultipliés, juxtaposés, divisés pour une scénographie toute en volumes et dimensions, ombres et lumières qui décuple l’effet, démultiplie ou atténue, c’est selon, la violence de certaines et scènes, tout comme leur beauté.

L’utilisation de la vidéo permet également des jeux de profondeur et de miroirs : les comédiens se filment (parfois eux même) avec des micro caméras (on est loin de l’imposant et parfois envahissant attirail utilisé par Ivo van Hove dans les Damnés), et les écrans vidéos au dessus et sur les cotés de la scène projettent les images. Le spectateur est pris dans l’étau de ces images démultipliées, envoûté par leur force et la musique jouée en live par des musiciens discrètement installés en hauteur. C’est parfois très fort, parfois trop, parfois aveuglant, parfois déroutant, parfois insoutenable de bruit, toujours captivant.

Au delà ce ce travail impressionnant où l’on devine la minutie extrême de la mise en scène, le travail de fourmi fait en amont pour découper, réécrire, étudier et proposer au spectateur une histoire incroyablement dense, on ne peut qu’applaudir également le travail de troupe qui est offert ici : les comédiens de Julien Gosselin jouent ensemble dans une réelle harmonie. Parfois inégaux ou plutôt parfois lestés de monologues longs et lancinants (monologue de Hugo Halder, de la députée mexicaine ou narratrice finale) mais toujours totalement investis malgré les heures qui défilent, on salue particulièrement Adama Diop, formidable, Carine Goron, parfaite équilibriste des sentiments, tout comme Noémie Gontier ou Antoine Ferron, magnifiques. Surprise pour les connaisseurs, l’apparition de Vincent Macaigne dans une des videos.

On en sort rincés, donc, mais aussi et surtout épatés par le travail monumental, millimétré, minutieux. Epatés par l’énergie des comédiens qui rejoueront dès demain pendant 11 heures et plus, épatés par les heures qu’on n’a pas vues défiler et par cette / ces quêtes entre le bien et le mal, entre l’horreur absolue du monde et l’espoir qu’il ne faut jamais cesser de garder .

2666

de Roberto Bolaño

adaptation et mise en scène Julien Gosselin / Cie Si vous pouviez lécher mon cœur

avec Rémi Alexandre, Guillaume Bachelé, Adama Diop, Joseph Drouet, Denis Eyriey, Antoine Ferron, Noémie Gantier, Carine Goron, Alexandre Lecroc-Lecerf, Frédéric Leidgens, Caroline Mounier, Victoria Quesnel, Tiphaine Raffier

Scénographie Hubert Colas

Création musicale Remi Alexandre et Guillaume Bachelé

Théatre de l’Odéon, aux Ateliers Berthier

Jusqu’au 16 octobre

Réservations au 01 44 85 40 40

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