SOYEZ VOUS-MEME, Théâtre de Belleville

Désinfection du paraître et javelisation des faux semblants

♥♥♥♥

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affiche soyez vous même

Elle est brillante, la jeune femme qui vient passer un entretien d’embauche au sein d’une entreprise d’eau de javel. Elle est brillante, elle est jolie, elle est diplômée, elle s’est préparée à cet entretien avec un coach, connait par coeur les réponses qu’elle devra donner, a répété les gestes, travaillé les postures. Elle arrive et elle en veut, elle veut ce poste, elle va se vendre. Mais cet entretien, longuement préparé, anticipé, répété, va tourner au carnage : la directrice de la communication, la recruteuse, veut savoir qui elle embauche, qui se cache derrière la façade ultra préparée, léchée, calculée. Qui est derrière le produit vendu, aussi parfait soit-il. Mais l’une et l’autre vont s’abimer dans un huis clos qui tourne à l’interrogatoire où la jeune femme devra se mettre à nu montrer qui elle est vraiment, au plus profond d’elle même, aller chercher ce qu’elle même ne sait pas encore sur elle.

Connaît toi toi même…

Côme de Bellescize a longtemps formé des chefs d’entreprise, communicants, étudiants, à la prise de parole en public. Le meilleur conseil qu’il pouvait donner, c’était d’être soi-même, de ne pas chercher à être un autre, mais de puiser en soi ce qu’il y avait de meilleur et de le magnifier. Mais sait-on vraiment qui on est vraiment quand on joue un personnage ? Jusqu’à quel point peut on lâcher prise ? C’est cette réflexion qui l’amène à écrire Soyez vous même. Un entretien banal d’embauche qui tourne au carnage, où la jeune postulante se verra pousser à bout, dans ses plus profonds retranchements.

Et on se régale, dans cette farce outrancière et décalée. On se régale et on se délecte de l’écriture sèche, mordante et cassante. Les injonctions cinglantes de la recruteuse, aussi perverse que cynique, les réponse de la jeune femme aussi perdue que peu à peu révoltée (« Lâchez prise ! Donnez moi quelque chose de vrai, d’unique, d’instantané… Pas cette bouillie précuite.. votre présentation, c’est de la cuisine sous vide, la photo fait envie mais le plat n’a pas de goût »). C’est un duel à mort, dans tous les sens du terme, que dessine Côme de Bellescize. Une mise à nu, elle aussi dans tous les sens du terme, entre deux personnages qui vont se laisser dépasser, grignoter puis dévorer, par l’hystérie d’un jeu de pouvoir et de soumission dont on ne saura plus à la fin qui a vaincu.

Deux comédiennes particulièrement investies et convaincantes

En privilégiant un mode burlesque, décalé, outrancier, Côme de Bellescise dépasse le cadre de l’entretien d’embauche et du monde du travail. Ses personnages semblent sortis d’un univers clownesque et décalé : toute de noir vêtue, la recruteuse aveugle et frustrée, prend des airs de petit corbeau noir acerbe et malveillant. Face à elle la jeune femme reflète l’image d’une princesse innocente et naïve, presque gourde, qui va tant bien que mal se défendre dans ce jeu malsain et violent. Eléonore Jonquez (la recruteuse) est impressionnante de noirceur et de salacité en recruteuse perverse qui saura balayer le trouble qui l’envahit à la vue de la jeune femme : Fannie Outeiro, qui surprend par les nuances, les couleurs, les variations, qu’elle donne à la jeune cruche innocente et naïve ; habitée, crédule ou révoltée, la comédienne se révèle parfaite dans un jeu a priori basique, mais finalement plus complexe qu’il n’y paraissait. Et si elle avait réussi, au final, à être elle-même ? Si elle avait réussi à sortir de ces strates multiples un jeu décuplé par la certitude de se connaître elle-même ? Parce que c’est là aussi tout le sel de la pièce : au delà du contexte professionnel et de la perversité du monde du travail, Côme de Bellescize dessine avec brio un jeu de pouvoir, de domination, de soumission qui dépasse allègrement le contexte professionnel.

Au final, en brouillant les pistes par une mise en scène décalée, très calculée, qui mêle le burlesque au grotesque, le tragique au comique, le démesuré au millimétré, en confiant les personnages à deux comédiennes aussi tranchantes que percutantes, aussi nuancées qu’ultra précises dans chacune de leurs intentions, Côme de Bellescize propose avec Soyez vous même une réflexion acide et mordante sur l’être et le paraître, une farce tragi-comique délectable particulièrement incisive.

Aussi noire que suave, donc.

Soyez vous même

Texte et mise en scène Côme de Bellescize

Avec Eleonore Joncquez et Fannie Outeiro

Théâtre de Belleville jusqu’au 16 avril

Réservation au : 01 48 06 72 34

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