MON CŒUR, Pauline Bureau, Bouffes du Nord

Pierre Grosbois

Pierre Grosbois

De battre mon cœur s’est arrêté

♥♥♥♥♥

Si le théâtre peut être outil d’éducation et de transmission, il est aussi outil de témoignage et se doit d’être aussi le reflet d’une société, son miroir et sa mémoire. Pauline Bureau en fait son adage et présente aujourd’hui MON CŒUR, aux Bouffes du Nord.

MON CŒUR, c’est l’histoire de l’affaire du Mediator, ce médicament contre le diabète largement prescrit par des médecins aux femmes (et hommes) qui voulaient perdre du poids, mais aux effets destructeurs sur le cœur. Frappée par le combat d’Irène Frachon, la pneumologue qui la première a alerté les autorités sanitaires, Pauline Bureau a rencontré le médecin et plusieurs victimes ou familles de victimes, ainsi qu’un des avocats qui ont plaidé contre les laboratoires Servier. Des rencontres, échanges, et nombreux écrits qui ont été le terreau fertile sur lequel est bâtie l’histoire de Claire Tabard, une victime, et de son parcours pour obtenir réparation mais surtout pour (sur)vivre.

Poids des mots

L’écriture de Pauline Bureau est concise, brute, sans ornements ni fioritures. Des dialogues brefs, des récits secs. On suivra par séquences plus ou moins brèves les conséquences du Mediator : perte de poids, certes, pour Claire, la jeune maman célibataire qui voulait juste une aide à l’amincissement, et dont le cœur a peu à peu faibli : fatigue, essoufflement, malaises, jusqu’à l’inéluctable opération à cœur ouvert et la mise en place de valves mécaniques. Une déflagration dont les conséquences seront aussi traumatiques : perte d’emploi, séparation, obligation de prendre des traitements à vie, solitude, isolement. Jusqu’à la rencontre avec Irène Frachon, qui l’accompagnera dans son combat contre les laboratoires Servier. Là commencera un procès inique et douloureux face à une organisation prête à tout pour minimiser sa responsabilité.

Force des images

La mise en scène s’efface sobrement devant la force du texte et du sujet. Les scènes se succèdent avec fluidité comme autant de tableaux qui s’imbriquent pour former un tout qui se révèlera déchirant au final. Si les premiers moments paraissent désincarnés, cliniques et peuvent rebuter, jusqu’à l’opération à cœur ouvert, frappant quelques spectateurs au point de leur faire quitter la salle (ce vendredi 31 un spectateur a même fait un malaise, provocant une brève interruption du spectacle), l’enchaînement laisse peu à peu la place à l’indignation, la colère froide, l’empathie révoltée des spectateurs devant le drame qui se dessine sous leurs yeux. Un drame sous forme de puzzle qui se rassemble lentement, au fil des scènes, dont la scénographie à étages est recherchée, étudiée, en utilisant la vidéo de façon parcimonieuse mais à chaque fois efficace.

Et mon cœur s’effiloche…

Comment ne pas être révolté par l’iniquité des attaques que subissent les victimes que le laboratoire veut culpabiliser d’avoir voulu maigrir ? Comment ne pas être bouleversé par cette jeune femme couverte d’opprobre parce qu’elle ne savait pas maigrir sans l’aide d’un coupe-faim, la laissant honteuse de sa propre faiblesse ? L’interprétation toute en simplicité de Marie Nicolle emporte tous les suffrages : qu’elle soit une jeune maman dépassée qui n’arrive pas à se débarrasser de ses kilos, une jeune femme à nouveau mince qui aime danser, rire et s’amuser, une femme essoufflée, grignotée peu à peu par la fatigue jusqu’à l’effondrement, vaincue par son propre cœur, dépassée par la machine qui se met en route contre elle. A la fois faible et courageuse, forte et résignée, la comédienne est à chaque tableau d’une justesse et d’une sobriété épatantes. Catherine Vinatier, que j’avais beaucoup aimée dans Pluie d’été de Sylvain Maurice, est elle aussi très juste en héraut révolté et combatif. Les autres comédiens enchaînent rôles et personnages en toute fluidité. Notons le jeu de Nicolas Chupin (Hugo Desnoyers) qui apporte les touches d’humour nécessaires à la respiration et l’apaisement.

MON CŒUR bouleverse par son humanité, sa justesse et sa terrible vérité. Poignant, jusqu’aux larmes finales, des larmes qui viennent ponctuer des années de souffrance et de combats. Un spectacle difficile parfois, juste toujours, nécessaire absolument.

« Je n’abandonne pas un malade. Jamais. Même quand c’est foutu. Surtout si c’est foutu. On a une responsabilité quand on ment à quelqu’un. On a aussi une responsabilité quand on lui dit la vérité. J’assume. »

Mon cœur, Texte et mise en scène de Pauline Bureau.

Avec Yann Burlot, Nicolas Chupin, Rébecca Finet, Sonia Floire, Camille Garcia, Marie Nicolle, Anthony Roullier et Catherine Vinatier

Dramaturgie  Benoîte Bureau

Composition musicale et sonore Vincent Hulot

Scénographie Emmanuelle Roy

Costumes et accessoires Alice Touvet

Lumières Bruno Brinas

Paris, Théâtre des Bouffes du Nord (01 46 07 34 50), jusqu’au 1er avril. Marseille (Le Merlan) les 5 et 6 avril. Châtillon, le 21 avril. Cavaillon (La Garance) le 25 avril. Chevilly Larue, le 28. Herblay, le 12 mai. Brest (le Quartz), du 16 au 17 mai.

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