ÇA RESTE ENTRE NOUS ?

20170821_213342.jpg

J’assistai il y a quelque temps à un spectacle à la fin duquel l(es)’artiste(s) demandai(en)t, juste après les saluts « Si ça vous a plu, parlez-en autour de vous, sur les réseaux sociaux ! Et si ça ne vous a pas plu, et bien… ça reste entre nous, d’accord ?! »

La demande est devenue courante et il est évident que oui, les artistes ont besoin du bouche à oreille pour se faire connaître. Mais quand j’ai entendu cette phrase finale, lâchée d’un air complice et le sourire en coin « Et si ça ne vous a pas plus, ça reste entre nous, d’accord ? », j’ai failli lever la main et demander : POURQUOI ?

Pourquoi ne devrait-on pas dire que l’on n’a pas aimé un spectacle ?

Certes, se faire entendre, connaître, reconnaître, dans la multitude des spectacles n’est effectivement pas une mince affaire et le bouche à oreille et les réseaux sociaux sont un vecteur de plus en plus nécessaire voire indispensable pour la majorité des productions. J’en conviens aisément et je participe d’ailleurs du mieux que je peux à encourager mes proches à aller voir les spectacles que j’ai aimés.

Certes, une critique négative peut plomber un spectacle. Je pense notamment aux petites productions qui ont besoin de bouche à oreille faute d’exister déjà dans la lumière et pâtiraient de critiques sévères. En revanche, cet air complice, là, l’air de rien, genre « t’a pas aimé ? Pas grave, mais ne le dis pas à tes amis, tu comprends j’ai besoin de remplir » eh bien moi, ce soir-là, ça m’a tracassée.

J’y ai repensé plus d’une fois, jusqu’à me souvenir d’une soirée il y a quelques années : mon conjoint et moi cherchions une pièce à aller voir avec un autre couple d’amis. Titre, metteur en scène et distribution aguichante aiguisèrent notre appétit.  Outre le prix (en l’occurrence élevé) des 4 places, nous rajoutâmes le coût de la baby-sitter (je fais grâce du verre pris après, soyons magnanimes) (un vin sud-africain aux « saveurs chocolatées »…) (même pas bon, d’ailleurs, mais là n’est pas la question) . Une soirée donc à environ 120 euros par couple.

C’était mauvais.

Très. Encore plus que le vin.

Tant pis, nous n’avions plus qu’à déplorer notre naïveté et nous promettre de ne plus nous fier aveuglément aux critiques lues ça et là, et cuver notre vin cacaoté.

Aller au spectacle n’est pas un acte anodin ni gratuit. On ne va pas au théâtre comme on va déjeuner le dimanche chez sa belle-mère. On se prépare, on réserve, on attend. On paie, il arrive qu’on fasse un écart, une folie. On n’a pas toujours moins de 26 ans, pas encore plus de 60, pour peu que l’on sorte à deux, que l’on ne soit pas toujours invité en tant que blogueur (je mesure encore cette chance de recevoir des invitations même si je continue de payer la majorité des spectacles) (et c’est finalement une bonne façon de garder les pieds sur terre). On paie, donc, et c’est bien normal, j’ai suffisamment d’amis intermittents pour être parfaitement consciente des difficultés que rencontrent les artistes et pour savoir que tout travail mérite salaire, tout simplement. Mais ne nous demandez pas de garder « ça » pour nous. Nous sommes suffisamment intelligents pour savoir le dire en argumentant, en expliquant, en respectant. Et nous sommes suffisamment honnêtes pour ne pas mentir non plus. Je ne dirai jamais « Génial ! » à propos d’un spectacle que j’ai trouvé mauvais. Je penserai toujours à ces spectateurs, là-bas, ceux qui se font une joie d’aller au théâtre et paient leurs places en se régalant à l’avance d’une soirée réussie, ceux sans qui le spectacle vivant mourrait, tout simplement.  Mentir reviendrait à se ficher de leur tête, les prendre pour des pigeons et, in fine, décrédibiliser les blogs en général, même si je n’ai pas la prétention d’être maître ou expert en la matière, loin de là. Nous sommes spectateurs par passion, « critiques » amateurs par désir.

C’est l’objet de la plupart des blogs de théâtre. On écrit, on partage, on suggère. Pour nous, pour les amateurs de théâtre, les amoureux du spectacle vivant. En toute sincérité. En toute humilité.

Alors non. Non ça ne restera pas entre nous. On essaiera juste d’être respectueux du travail des artistes. Et des spectateurs.

DE MEIDEN -Katie Mitchell, Festival d’Avignon IN 2017

170721_rdl_0168

Katie Mitchell réinvente Jean Genet

C’est une chambre luxueuse qui occupe l’Autre scène du Grand Avignon, quand démarre De meiden, l’adaptation de Katie Mitchell de la pièce de Jean Genet, Les Bonnes. Une chambre immense où trône un lit king size. Le mobilier est immaculé, on devine la qualité des textiles de couleur discrète, on peut sentir les effluves d’un parfum d’intérieur couteux à moins que ce ne soit celui des fleurs fraîches coupées dans un vase élégant. A jardin, un dressing où attendent robes de soirée, tenues de strass, accessoires et souliers de soirée. Un intérieur couteux, sophistiqué, où tout respire la classe, la distinction, l’argent. C’est donc ici, la chambre de Madame. C’est donc ici que Solange et Claire, ses domestiques, s’affairent, pendant que Madame est sortie. Les domestiques, s’affairent à jouer, à jouer à Madame, à rejouer inlassablement la même scène, le même fantasme : à tour de rôle, elles se transforment, se griment, revêtent les vêtements couteux de leur patronne et jouent son meurtre. Solange et Claire rêvent de tuer Madame, cette femme qui les exploite, les brime, les enferme. Elles n’ont que peu de temps, pour se grimer et puis tout effacer, tout remettre en place, avant que Madame revienne et que tout reprenne sa place.

Immigration et transsexualité

La metteure en scène britannique réinvente la pièce dans l’Europe du XXIeme siècle. Les deux domestiques sont des immigrées polonaises qui vivent à Amsterdam, parlent le polonais entre elle et le néerlandais quand elles s’adressent à Madame. Quant à Madame, c’est ici un travesti qui attend que son homme sorte de prison. La modernisation voulue par Katie Mitchell est par bien des cotés percutante : le rapport dominant / dominé, (ou riche / pauvre pour être très manichéen) démontre à quel point le texte de Genet est intemporel et peut se conjuguer au présent, encore maintenant. La soumission, l’envie, la peur et la haine des deux bonnes sont les mêmes quelques 70 ans après : on devine encore la répulsion mêlée de fascination chez Solange et Claire, qui détestent autant qu’elles envient leur maitresse. Ici, Madame est un travesti : on reste perplexe en revanche devant la proposition de Katie Mitchell qui semble bien futile dans ce débat et n’apporter qu’une allusion à la question du genre, utilisée ici de façon très surprenante.

Toneelgroep d’Amsterdam : une troupe au sommet

Pour servir cette adaptation étonnante, retenons les comédiens du Toneelgroep Amsterdam (encore !) : Marieke Heebink et Chris Nietvelt, magistrales Claire et Solange. En polonais, en néerlandais, les deux comédiennes incarnent à merveille l’urgence, la détermination, l’envie, la dévotion et la haine. Toutes deux montrent deux heures durant les multiples facettes d’un talent protéiforme.  Thomas Cammaert n’est pas en reste dans le rôle d’une Madame glacée, qui finira elle aussi par partir, asservie à son homme quand elle apprendra sa libération. Excellents, donc, tous les trois, brillants et totalement investis. On a adoré les voir jouer, on a adoré les voir se métamorphoser, mais pourtant, quelque chose manque, quelque chose d’indéfinissable qui empêche la totale adhésion : un manque de vibrations, un manque de secousses dans cette mise en scène parfaitement réglée, où chaque geste, chaque déplacement est pensé, tout comme où chaque objet est à sa place, chaque sentiment est dit au moment m… il manque une sorte de fièvre, cette fièvre qui nous rive à notre fauteuil et nous tient en haleine. Ici, on assiste à un exercice glacé, une réalisation sans accrocs ni aspérités, une sorte de soap opera ou novella ultra-sophistiquée (du décor jusque dans le maquillage de Madame) bien trop lisse pour que l’on y accroche réellement.

Une réécriture dont, au final, il ne reste pas grand-chose, en y repensant.

De meiden, d’après Jean Genet

Adaptation et mise en scène Katie Mitchell

Avec Marieke Heebink, Chris Nietvelt, Thomas Cammaert

Dramaturgie Peter van Kraaij

Musique Paul Clark
Scénographie Chloe Lamford
Lumière James Farncombe
Son Donato Wharton
Costumes Wojciech Dziedzic
Assistanat à la mise en scène Tatiana Pratley

 

 

O DIEUX – Stefano Massini, Festival d’Avignon OFF 201 – 11 Gilmamesh

Une guerre, trois visages

C’est dans une Jérusalem incandescente que se situe O Dieux, sous la chaleur de la ville et les brûlures de la guerre. Trois femmes y vivent sans se rencontrer : il y a Sirin, la jeune palestinienne candidate à l’attentat suicide enfermée dans une colère vengeresse, Eden, la professeur d’histoire juive, femme éduquée qui se refuse à haïr aveuglément, et Mina la militaire américaine envoyée par son pays dans une guerre qui n’est pas la sienne et qu’elle observe sans la comprendre.

Marie-Cécile Ouakil, comédienne protéiforme

Elles racontent, chacune leur tour : les attentats et la peur qu’ils réveillent à chaque coup de feu, (Eden), la colère, la volonté de détruire au nom d’une idéologie sacralisée (Sirin) ou le devoir à accomplir et la lutte contre le terrorisme (Mina). Elles sont trois et pourtant c’est une seule femme qui est sur scène : la comédienne Marie-Cécile Ouakil incarne tour à tour les trois jeunes femmes. Un foulard sur la tête, sur les épaules ou bien tendu comme une arme suffira à la métamorphoser, tout comme un regard, un corps qui se tend ou des cheveux que l’on lâche. Etonnante, elle passe de l’une à l’autre avec une agilité déconcertante et incarne la colère, la haine, l’incompréhension ou l’empathie de chacune de ces trois femmes avec justesse et sans surjeu. Brillante.

Texte fort et éducatif

Avec pour tout décor quelques portants transformables en bar, en vestiaire, en poste  frontière, des lumières tamisées ou plus crues, Kheireddine Lardjam signe une mise en scène alerte et vive qui tient le spectateur en haleine jusqu’à l’inéluctable  et tragique issue. Captivant et éducatif, le spectacle de l’italien Stéfano Massini est joué dans des prisons, des maisons de quartier : un texte édifiant dont la force réside aussi et surtout dans sa neutralité qui refuse de porter un quelconque jugement sur le conflit israélo-palestinien. On reste témoin attentif de ces trois portraits de femme qui se répondent et se croisent : des récits réunis qui composent un triptyque juste et puissant sur une guerre interminable, et surtout sur les vies et les rêves brisés net, déchiquetés par la colère des hommes. Nécessaire.

 

O Dieux, de Stéfano Massini

Mise en scène Kheireddine Lardjam
avec Marie-Cécile Ouakil 

Création son : Pascal Brenot
Création Lumière : Manu Cottin
Scènographie d’Estelle Gautier

Festival d’Avignon OFF 2017, au 11 Gilmamesh