LE LIVRE DE MA MÈRE – Albert Cohen – MES Dominique Pitoiset – Théâtre de l’Atelier

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Le livre des regrets

Je  n’imaginais pas Patrick Timsit se frotter aux mots d’Albert Cohen pour son retour au théâtre. Certes, je  l’avais bien aimé dans le rôle de François Pignon aux côtés de Richard Berry dans L’emmerdeur, mais, rien à faire,  il ne parvenait pas à faire oublier Jacques Brel. Du coup, Timsit et a fortiori Albert Cohen ne me paraissaient pas, au premier abord, compatibles, bourrée de préjugés que j’étais. La surprise a donc été d’autant plus agréable.

Sur scène, un vaste bureau de bois clair, sur lequel sont posés un ordinateur, des bannettes, des stylos, des cadres photos, des feuilles de papier. On devine un certain fouillis, celui sur lequel l’écrivain s’asseyait pour travailler. Patrick Timsit arrive et commence alors à raconter : la mère qu’il a trop mal aimée, les souvenirs qui se pressent dans sa mémoire, l’enfance qui remonte et cet amour inconditionnel, absolu, entier d’une mère pour son enfant.

Tandis que parfois défilent sur l’écran au-dessus du bureau des images vidéo aux couleurs un peu fanées d’une enfance qui s’estompe, ou qu’est diffusée une bande-son pertinente, Timsit dit les mots de Cohen avec sobriété et humilité. L’intelligence de Dominique Pitoiset réside en ce qu’il a sans doute demandé à son comédien de dire simplement le texte plutôt que le jouer, de ne pas essayer d’interpréter le deuil, les regrets ou la tristesse : les mots de Cohen / Timsit résonnent donc avec pudeur et justesse, sans pathos, sans effet inutile, le comédien devient passeur d’une émotion qui touche au cœur. Le livre peut se refermer, Patrick Timsit a réussi son pari.

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Pascal Victor

Le livre de ma mère, de Albert Cohen

Mise en scène de Dominique Pitoiset

Avec Patrick Timsit

Théâtre de l’Atelier, jusqu’au 17 mars 2018

Réservations au 01 46 06 49 24

 

PENSER QU’ON NE PENSE A RIEN C’EST DÉJÀ PENSER QUELQUE CHOSE, P. Bénézit, Théâtre de Belleville

 

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Métaphysique du rien

Et si tout avait déjà été dit et que nous ne faisions que répéter à l’infini des conversations déjà ressassées à l’envi par d’autres des dizaines de fois ? Sur  ce constat somme toute profondément captivant et intrinsèquement intriguant Pierre Bénézit a bâti une histoire absurde mais pas que, drôle mais pas que, tendrement loufoque, totalement.

Quand le public s’installe, Paulbert est déjà sur scène. Absorbé par la tâche, il écrit, rature, corrige, des mots jetés sur une feuille de papier. Gérard va le rejoindre : les deux hommes vivent dans une ancienne épicerie quasiment vide. Pour survivre, ils écrivent des conversations qu’ils vendent à ceux qui ne savent pas quoi dire. Diner, brouhaha, conversation de bus ou téléphoniques, ils sont en mesure de fournir n’importe quelle discussion à leurs clients. Arrive une femme, Barbara, qui veut acheter du vin ; ils envoient leur voisine chercher du vin dans une autre épicerie. En patientant, Barbara les interroge sur leur activité.

Un vrai plaisir que la rencontre de ces trois-là qui emmène les spectateurs dans leur conversation délicieusement loufoque. Des hommes préhistoriques qui ont raflé toutes les discussions possibles sans en laisser aux suivants, du temps qui passe et du présent qui n’existe déjà plus ou qui tourne en boucle, de la vacuité de nos existences et de la condition humaine dans son ensemble, les assertions tour à tour saugrenues et drôles de ces deux bonhommes et les questions candides de Barbara réussissent, l’air de rien, à faire rire tout en soulevant des questions parfaitement métaphysiques voire philosophiques sur le sens de la vie et des pouces qui tournent.

Les trois comédiens sont épatants : l’ex-Deschiens Olivier Broche incarne avec bonhommie une Gérard placide et atonique, Vincent Debost est un Paulbert drôlement pathétique à moins que ce ne soit pathétiquement drôle tandis qu’Anne Girouard apporte une touche d’ingénuité et de fraicheur dans cette baignoire pleine d’absurdités.

Une petite heure donc délicieuse, suffisamment farfelue pour faire oublier sa journée (et je vous garantis qu’après une semaine éminemment compliquée ce fut éminemment salvateur) et qui pourra fournir des réflexions plus métaphysiques et existentielles à ceux qui ne savent pas quoi dire à leur prochain diner. Promis, je vais essayer.

lisa lesourd

Penser qu’on ne pense à rien c’est déjà penser quelque chose

Texte et mise en scène Pierre Bénézit

Avec Vincent Debost, Anne Girouard, et Olivier Broche remplacé par Luc Tremblais les 9, 13, 18, 20, 27 janvier et les 2, 6, 8 et 10 février
Scénographie Pascal Crosnier
Création lumière Julien Crépin
Théâtre de Belleville, jusqu’au 4 mars 2018

Réservations au 01 48 06 72 34

 

 

LA TEMPÊTE – Shakespeatre – MES Robert Carsen, Comédie Française

LA TEMPETE -

Avis de vent calme à la Comédie Française

SI la tempête fait rage quand démarre la pièce de Shakespeare, c’est une rage intérieure, un bouillonnement invisible, que découvrent les spectateurs du Français venus découvrir la première incursion de Robert Carsen au théâtre, plus habitué aux mises en scène d’opéra ou de comédies musicales comme Singin in the rain, que l’on peut encore découvrir au Palais Royal cet hiver. Le rideau se lève sur une imposante cellule blanche, aussi clinique que glaciale. Au centre, un lit sur lequel repose Prospero. Le Duc de Milan, chassé du trône par son frère et exilé sur une île avec sa fille Miranda, ressasse inlassablement son passé ; aidé par Ariel, l’esprit de l’air, il a asservi Caliban, le fils d’une sorcière, pour régner sur cette île. Il provoque une tempête pour que le navire de son frère Antonio et ses hommes s’y échouent.

Une tempête et un déchainement qui seront donc, chez Robert Carsen uniquement dans l’esprit de Prospero. De ce rêve, de ce bouillonnement, ne reste qu’une scénographie ultra léchée toute en blanc et gris, y compris les costumes des comédiens. Un minimalisme étonnant qui séduit par son épure et ses lumières magnifiques qui projettent les ombres gigantesques des comédiens sur les murs. Des vidéos projetées en noir et blanc en fond de scène ajoutent un peu de vie ou d’éléments à ce décor monacal. Le tout est à la fois glaçant et imposant, austère et hiératique. Terriblement beau, terriblement froid.

De ce dépouillement calculé et cette épure volontaire, subsiste le jeu des comédiens, tous excellents – nous sommes au Français :  Michel Vuillermoz incarne un Prospero grave et nostalgique, dont on devine les déchirements intérieurs entre désir de vengeance et de paix. Christophe Montenez est un Ariel gracile qui semble flotter ; pas facile d’incarner un esprit : il semble insaisissable et pourtant omniprésent, aussi discret que puissant. Le couple Miranda / Ferdinand est interprété par Gorgia Scalliet et Loïc Corbery : un petit air de ferveur amoureuse et de fraîcheur vient raviver la mélancolie de Prospero : joli. On n’oubliera pas la prestation de Stéphane Varupenne, drolatique Caliban aussi bête qu’ivrogne, ou celles Jérôme Pouly et Hervé Pierre, truculents Stefano et Trinculo.

Une tempête donc mentale, dont le traitement radical de Robert Carsen peut laisser sur le bas-côté. La scène d’ouverture m’a fait craindre le pire avec cette cellule clinique et désincarnée. La deuxième partie a réussi à emporter la spectatrice que je suis, aspirée par le texte de Shakespeare, la très belle scène entre Ferdinand et Miranda, et la scénographie de Radu Boruzescu. La dernière, après l’entracte, m’a de nouveau laissée de côté avec le retour à l’austérité. Un traitement trop minimal qui ne sert pas assez le bouillonnement imaginé par Shakespeare autour du pouvoir, de la vengeance et de l’amour.

Une tempête donc un peu trop froide pour réellement susciter mon adhésion, dont je garderai en tête le jeu toujours impeccable des comédiens, foncièrement au service de leur metteur en scène et la scénographie au minimalisme certes clinique mais extrêmement léchée.

La tempête de William Shakespeare

M.E.S de Robert Carsen.

Avec : Thierry Hancisse, Jérôme Pouly, Michel Vuillemoz, Serge Bagdassarian, Hervé Pierre, Gilles David, Stéphane Varupenne, Giogoa Scalliet, CHristophe Montenez, Benjamin Lavernhe, en alternance avec Noam Morgenstern

Comédie-Française, jusqu’au 21 mai 2018

Réservations au 01 44 58 15 15

TOUS DES OISEAUX, Wajdi Mouawad, Théâtre National de la Colline

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Vol au dessus d’un nid de passions

Wahida, Eitan : elle est américaine et arabe, il est allemand et juif. Ils se rencontrent dans une bibliothèque de New York où Wahida termine sa thèse sur le diplomate Hassan al-Wazzan (Léon l’Africain).  Ces deux là s’aiment au premier regard.

De la rencontre à New York de ces deux jeunes gens que tout semble opposer, de l’attentat dans lequel ils seront aspirés à Jérusalem, de Berlin où vit la famille de Eitan, Wajdi Mouawad tisse une fresque familiale qui, au-delà de l’histoire de Wahida et Eitan entremêle les fils d’une tragédie bien plus large et universelle. Et il n’a pas son pareil pour créer un patchwork dense fait de l’histoire de Eitan et sa famille juive décimée par la Shoah mais installée à Berlin après la guerre, du déchirement israélo-palestinien qui ronge ces personnages, de leurs racines qui subitement demandent à être cherchées, pistées, retrouvées. Un grand-père déporté, une mère fragile qui préfère renier le passer, une grand-mère qui a abandonné son fils, un père fermement arrimé à ses haines qui finira dévasté par sa propre histoire, Wajdi Mouawad tisse comme personne les rets familiaux qui enserrent ses personnages et les empêchent parfois de respirer tant ils ont été trop serrés ou au contraire sont trop lâches pour qu’ils  puissent s’y accrocher. On plonge alors dans ses récits, petit à petit aspirés dans ces entrelacs de souffrances et de quêtes, petit à petit happés par ce récit épique et brûlant, cette spirale que Mouawad est l’un des rares à savoir former, dans laquelle on se laisse enferrer sans résistance.

Chant polyphonique

Avec des éléments de décors spartiates (une table, quelques chaises), une scénographie toujours aussi simplement belle parce que réduite au minimum pour épouser le texte mais éclairée avec brio pour le mettre parfaitement en exergue, Wajdi Mouawad dirige ses comédiens avec une justesse épatante. On ne sait par qui commencer : Souheila Yacoub, magnifique Wahida, Jérémie Galiana, touchant Eitan, Judith Rosmair, rigide Norah, Raphael Weinstock, émouvant David, ou tous les autres, parfaitement justes, habités par leurs personnages et par leurs histoires, tous simplement , simplement eux.

Et on peut dire qu’ils sont épatants, tous passant d’une langue à l’autre, surfant de l’américain à l’hébreu, de l’allemand à l’arabe. On ne s’y perd jamais, on suit ces petits cailloux semés par l’auteur, on écoute, on sourit, on rit aussi, parce Mouawad sait toujours parsemer ses récits de bulles de fraicheur, on frémit et on se laisse emporter par la force de son récit, comme d’habitude.

Qui sommes nous ? Que sommes nous ? L’autre est-il réellement autre ou ne sommes nous pas tous, en réalité, les mêmes ? Comment  se défaire des haines ancestrales et comment briser le silence ?

Mouawad y répond à sa façon : en laissant le spectateur plonger dans ses histoires, y puiser ses propres réponses, ses propres désirs,et prendre son propre envol.

 

 

 

 

Tous des oiseaux, texte et mise en scène Wajdi Mouawad

avec  Jalal Altawil, Jérémie Galiana, Victor de Oliveira, Leora Rivlin, Judith Rosmair, Darya Sheizaf, Rafael Tabor, Raphael Weinstock, Souheila Yacoub

assistanat à la mise en scène  Valérie Nègre, dramaturgie Charlotte Farcet, conseil artistique François Ismert, conseil historique Natalie Zemon Davis, musique originale Eleni Karaindrou, scénographie Emmanuel Clolus, lumières Éric Champoux

Théâtre national de la Colline, jusqu’au 17 décembre, puis au TNP de Villeurbanne

Réservations au 01 44 62 52 52