D’ELLE A LUI – ÉMELINE BAYART

 

 

Au cabaret espiègle

Emeline Bayart, je l’ai découverte il y a quelques années, grâce à une amie commune qui m’avait chaudement, allègrement, chaleureusement recommandé son Cabaret Tango, qu’elle tournait (et tourne toujours, il me semble) avec les musiciens de L’Armenonville. Difficile de ne pas tomber immédiatement et irrémédiablement sous le charme de la comédienne chanteuse, de sa gouaille, de ses mimiques, de sa voix et de ses interprétations piquantes autant que pétillantes.

Chanteuse ET comédienne, donc, Émeline Bayart (implosive Daria dans Anna Karenine aux côtés de  Golshifteh Faharani sous la direction de Gaétan Vassart) (elle sera également Bécassine, dans le prochain film de Bruno Podalydès cette année) est au Rond Point cet hiver avec D’elle à lui, un récital travaillé, peaufiné, au fil des textes qu’elle découvre et déniche, dans des brocantes ou à la BNF. Le répertoire est riche et, de Brassens à Vincent Scotto, en passant par Bernard Joyet ou Yvette Guilbert, des chansons interprétées par Juliette, Mireille, Arletty…, le tout forme un melting pot à la fois suranné et piquant, populaire et grinçant, drôle et impertinent. Parce qu’au-delà des mots et des phrases à la grammaire délicieusement ciselée, au-delà de sa voix et de sa technique évidemment ultra maitrisée, il y a des histoires, des histoires de femmes, d’hommes, des histoires d’amour qui commencent bien et finissent mal, des histoires d’adultère et de soupirs, des histoires de convenance, des histoires drôles et des histoires tristes, mais toutes, grâce à l’énergie et la malice d’Emeline Bayart, sa complicité avec son pianiste Manuel Peskine, toutes se succèdent en un récital espiègle, facétieux, et truculent. Le public, ravi, ne regrette qu’une chose : que D’elle à lui soit finalement beaucoup, beaucoup trop court.

D’elle à lui, conception et interprétation : Emeline Bayart
Piano : Manuel Peskine en alternance avec Fred Parker

Théâtre du Rond-Point jusqu’au 4 février

Réservations au 01 44 95 98

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

TOUTE MA VIE J’AI FAIT DES CHOSES QUE JE NE SAVAIS PAS FAIRE Rémi De Vos, MES Ch. Rauck

 

toute ma vie - christophe rauck - simon gosselin 1

« La violence montait en lui comme s’il s’était agi du mercure d’un thermomètre dans une maison en feu.  »

La silhouette est à terre, cernée d’un épais trait de craie, une chaise renversée près du corps quand nous entrons dans la petite salle Topor du Rond-Point. Scène de crime, scène d’une mort qu’on devine violente.  On s’installe, on attend, et soudain la silhouette, un homme, raconte : la rencontre dans un bar où il était entré boire une bière, juste comme ça, le temps d’un moment de détente. Juste une bière. Mais un autre homme est entré, un homme qui visiblement avait envie d’en découdre. Avait un peu trop bu. N’aimait pas les homos, n’aimait pas l’homme assis face à lui, l’homme qui était juste en train de boire une bière. La situation a dérapé, l’homme en colère avait envie d’en découdre, avait envie de frapper, de taper, de battre.

Le texte de Remi De Vos est un long monologue âpre et dense : hasard, incompréhension, stupéfaction, les phrases s’enchainent et les mots s’échappent comme la vie de cet homme dont les pensées se bousculent, se télescopent au fil des minutes et des coups. Que faire, quelle réaction avoir, à quels réflexes se laisser aller quand d’un coup une violence gratuite, inattendue, incompréhensible vous tombe dessus ?

Remi De Vos a spécifiquement écrit ce long monologue d’homme pour une femme, Juliette Plumecocq-Mech : la comédienne à la silhouette androgyne, durant 50 minutes, ne se lèvera jamais. Allongée, à genoux, assise, elle joue de son corps, de sa voix, de son regard, dans une performance physique étonnante, le corps à la fois crispé et souple ; une maîtrise corporelle qui ne l’empêche pas de transmettre l’ébahissement, la peur, la révolte, l’acceptation, d’un homme sur qui la violence s’abat subitement et ne peut s’empêcher d’analyser ce qui lui arrive, de mettre des mots sur l’événement comme pour le mettre à distance. De sa voix grave elle entraine la salle dans ces longues minutes où le temps semble suspendu autour des coups qui s’abattent. La mise en scène de Christophe Rauck, d’une sobriété étudiée, calculée, laisse s’installer la tension malgré la certitude que tout finira mal, et permet aux mots glaçants, percutants de Remi De Vos d’aller gifler les spectateurs autant que de les cueillir au final, mis KO eux aussi par la prestation de Juliette Plumecocq-Mech.

Toute ma vie j’ai fait des choses que je ne savais pas faire, Rémi De Vos

Mise en scène Christophe Rauck

Avec Juliette Plumecocq-Mech

Théâtre du Rond-Point

Jusqu’au 4 février

Réservations au  01 44 95 98 21

 

 

 

CYRANO, MES Lazare Herson-Macarel

affiche cyrano

Un Cyrano plein de panache

On ne l’appelle plus que par son prénom, ce sieur de Bergerac entré au panthéon des personnages de théâtre : Cyrano de Bergerac est devenu Cyrano, adapté maintes fois et de mille façons différentes. Au théâtre Montansier la semaine dernière, c’est Lazare Herson-Macarel qui proposait sa version, en tournée depuis sa création,  un Cyrano tout feu tout fougue présenté avec la Compagnie de la Jeunesse aimable et ses comédiens débordant d’énergie et de vitalité.

Des comédiens débordant d’énergie

Accompagnés à la batterie et la viole de Gambe (mélange à la fois détonnant et ravissant), la troupe s’empare du texte avec ardeur dans une interprétation chorale aussi vive que pétillante. Si parfois l’énergie prend le dessus sur la diction, notamment au début, on se régale avec Eddie Chignara qui incarne un Cyrano solaire et charismatique. Presque omniprésent, le comédien habite la scène, occupe pleinement l’espace tout en laissant toujours ses partenaires exister. A ses cotés, Joseph Fourez est un Christian amoureux et naïf, parfait quand il comprend que Cyrano aime Roxane et est dévasté par cette constatation. Morgane Nairaud est une Roxane un peu survoltée, fougueuse mais pas transie, passionnée et toujours ultra dynamique : on aurait, peut-être, préféré un peu plus de romantisme, mais soit, elle tient à merveille son personnage et lui donne un certain… panache. David Guez est un Ragueneau attendrissant et complice, tandis qu’à leurs cotés le reste de l’équipe ne démérite pas, tous en osmose, tous à l’unisson : on aime.

Théâtre de tréteaux

Le terrain de jeu de cette équipe des plus sympathiques ressemble à un théâtre de tréteaux : des praticables de bois qui se tournent, se retournent, s’assemblent ou se divisent au gré des scènes (avec une brève description par les comédiens même au début de chaque acte), la musique live toujours entrainante, les lumières élégantes de Jérémie Papin, les costumes intemporels, tout se conjugue à l’image de l’audace, la bravoure et la générosité du personnage principal.

Lazare Herson-Macarel propose donc ici une version à la fois fidèle et libre, follement dynamique et diablement ingénieuse : on s’y régale, on s’y abandonne avec plaisir et l’on en sort le sourire aux lèvres et les vers de Cyrano dans la tête : J’emporte, malgré vous… mon panache ».

Un panache dont la mise en scène de Lazare Herson-Macarel et la Compagnie de la Jeunesse aimable ne manquent pas.

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Baptise Lobjoy

Baptiste Lobjoy

 

Cyrano, de Edmond Rostand

Mise en scène de Lazare Herson-Macarel

Scénographie : Ingrid Pettigrew

Costumes : Alice Duchange

Lumière : Jérémie Papin

Avec : Eddie Chignara, Joseph Fourez, Morgane Nairaud, Julien Campani, Céline Chéenne, Philippe Canales, David Guez, Harrisson Aravel, Joseph Foure, Salomé Gasseli, Pierre-Louis Jozan, Gaëlle Voukissa

En tournée à :

THEATRE LE CARRE- CESSON SEVIGNE (35) : mardi 23 janvier à 20h30.

THEATRE ROGER BARAT-HERBLAY (95) : vendredi 26 janvier à 20h45.

THEATRE D’ARGENTEUIL (95) : Dimanche 28 janvier à 16h30.

SCENE NATIONALE 61 : mardi 30 janvier à 20h30.

SCENE NATIONALE D’EVREUX-LOUVIER- TANGRAM(27) : jeudi 1er à 20h, vendredi 2 février à 14h30.

THEATRE JEAN ARP-CLAMART(92) EN CO-ACCUEIL AVEC LE THEATRE DE CHATILLON : jeudi 8, vendredi 9, samedi 10 à 20h30, samedi 11 février à 16h.

SCENES DU GOLFE-VANNES  (56) : mardi 13, mercredi 14 février à 20h.

LE QUAI-CENTRE DRAMATIQUE NATIONAL- ANGERS-PAYS-DE-LA-LOIRE(49) : lundi 19, mardi 20, mercredi 21, jeudi 22 février à 20h.

PIANO’CKTAIL- BOUGUENAIS(44) : samedi 24 février à 20h.

THEATRE DU BLANC MESNILS (93) : vendredi 9 mars à 20h.

CARRE MAGIQUE-LANNION (22) : mardi 13, mercredi 14 mars à 20h.

THEATRE DES BERGERIES-NOISY LE SEC (93) : samedi 17 mars à 20h30.

THEATRE EDWIGE FEUILLERE- VESOUL(70) : mardi 20 mars à 20h30.

THEATRE D’EAUBONNE(95) : vendredi 23 mars à 20h30.

 

LES BIJOUX DE PACOTILLE, C. Milliat Baumgartner, MES P. Bureau

LES BIJOUX DE PACOTILLE

La délicatesse

Quand elle entre sur la scène du Théâtre Paris Villette, Céline Milliat Baumgartner ne porte qu’un gros carton. Une petite robe bleue, des chaussures lacées : la jeune femme pourrait avoir 8, 16 ou 30 ans. Sa silhouette gracile se reflète dans un large miroir incliné qui surplombe la scène, elle commence alors son récit. Un récit écrit en 2015 quand la comédienne a voulu écrire, enfin, raconter l’enfance d’une petite fille de 8 ans à qui la mort a brutalement ravi ses parents. Son père, sa mère, carbonisés dans une voiture, avec pour seul vestige une boucle d’oreille colorée, un bijou de pacotille comme ceux que portait sa mère, actrice. Un bijou de rien du tout mais dont cette femme aimait se parer, un bijou de rien du tout mais riche de l’inestimable valeur des souvenirs d’enfance.

Il est très beau, ce texte de Céline Milliat Baumgartner. Beau et doux, beau et pudique, beau et sincère. Les mots ne sont jamais lourds de tristesse et de malheur, au contraire ils sont pudiques, sensibles et légers comme peut l’être l’enfance et l’on s’y abandonne sans résister grâce à l’interprétation toute en retenue et simplicité de la comédienne. Pour donner corps à son récit, elle a demandé à Pauline Bureau de la mettre en scène. Après Dormir 100 ans ou Mon cœur, la jeune metteure en scène ne fait que révéler, mettre en exergue, le texte de la jeune auteure avec des déplacements aussi calculés que gracieux, une scénographie très simple mais étudiée, accompagnée de subtiles et éphémères projections vidéo, quelques notes d’une contine qui s’égrènent, le reflet de la comédienne dans ce miroir aux bords fanés, et ces fugaces moments de magie (imaginés par Benoît Dattez) qui viennent saupoudrer le tout et réveiller chez le spectateur une infime part d’enfance et de candeur. Il ne fallait surtout aucun pathos, aucun effet aucune lourdeur pour accompagner Céline Milliat Baumgartner : Pauline Bureau y apporte seulement son regard plein de délicatesse, et y distille les silences comme les paroles, la douceur comme la gaité, la peine comme l’apaisement.

Les bijoux de pacotille est un subtil et délicat moment de grâce où se reflètent l’enfance d’avant et l’enfance d’après, l’enfance de l’innocence et celle du manque, l’enfance qui grandit et se construit de l’absence pour devenir adulte. Devenir femme.

 

Les bijoux de pacotille, de et avec Céline Milliat Baumgartner

Mise en scène de Pauline Bureau

Scénographie Emmanuelle Roy, Vidéo Christophe Touche

Magie Benoît Dattez

Théâtre de Paris Villette jusqu’au 20 janvier,

Réservations : 01 40 03 72 23 ou resa@theatre-paris-villette.fr

Puis Théâtre du Rond Point, du 6 au 31 mars

Réservations au 01 44 95 98 21

L’AUTOBUS, de Stanislav Stratiev, MES Laurence Renn Penel

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L’autobus, voyage absurde et délicieux

Il faut vraiment prendre L’autobus vers le Théâtre 13 et ne pas passer à coté d’un petit bijou d’humour absurde, absolument délicieux et résolument loufoque ! Tout ce que j’aime. Je ne connaissais pas l’auteur bulgare, Stanislav Stratiev, bien qu’il ait écrit, entre autres, La vie bien qu’elle soit courte (que j’ai donc hâte de découvrir, à présent). La pièce se passe dans un autobus où montent 9 personnages qui ne seront jamais désignés que par leurs vertus ou valeurs : le Virtuose, le Raisonnable, le Déraisonnable, l’Amoureuse, L’Irresponsable, l’Homme, la Femme, l’Amoureux, le Paysan. Mais le conducteur du bus, que nous ne verrons jamais, décide d’aller où il veut, sans se préoccuper de ses passagers, les brinquebalant malgré eux dans une épopée complètement barrée, au gré de son bon-vouloir et de ses volte-face. Quand ils comprennent qu’ils sont à sa merci, chacun réagit comme il le peut et le groupe explose, les natures se révèlent.

Épatant travail de groupe

Cette farce tragi-comique se veut une métaphore du régime communiste bulgare des années 80 : le conducteur invisible représente le pouvoir absolu et les passagers des pantins manipulés face au danger, qu’ils soient lâches, courageux, soumis, solidaires ou égoïstes, voire un peu de tout au fil des événements. L’absurdité de la situation est décuplée par la direction d’acteurs de Laurence Renn Penel, formée à la technique du clown : fardés, caricaturaux, les comédiens – tous excellents – incarnent à merveille le tragi-burlesque de la situation. La scénographie et les superbes lumières (Thierry Grand) font partie intégrante de la réussite du spectacle : une structure de fer, sans parois, représente le bus : quelques sièges montés sur ressorts, une échelle de fer, le tout est d’une ingéniosité folle au gré des virages que prend cet autobus et permet des retournements de situation… et de personnages drôlissimes.

Un pur moment de plaisir, donc, où la virtuosité des comédiens, le charme du décor et des lumières, la mise en scène ingénieuse mais pas prétentieuse servent à merveille un texte délicieusement absurde plus profond qu’il en a l’air.  Sincèrement, ça fait un bien fou.

L’autobus, de Stanislav Stratiev

Mise en scène Laurence Renn Penel

Scénographie et lumières : Thierry Grand

Avec : Raphaël Almosni, Lionel Bécimol , Solal Forte, Gabrielle Jéru, Laurent Lévy, Natacha Mircovich, Gall Paillat, Christophe Sigognault, Marc Ségala

Traduction Athanase Popov, Costumes Cidalia Da Costa, Coiffures Julie Poulain, musique Stéphane Scott, Assistante mise en scène Elise Lebargy

Théâtre 13, côté Seine, jusqu’au 11 février

Réservations au 01 45 88 62 22

NENESSE – Aziz Chouaki, MES J.L. Martinelli

nenesse affiche

Nénesse, farce ratée au Dejazet

Nénesse est un ancien rockeur qui n’a gardé de ses années rock qu’un vieux pantalon de cuir usé, des dettes, la bière facile, un appartement miteux et sa femme, Gina. Pour survivre, ils louent à deux SDF une cabine Algeco installée dans leur salon : Aurélien, un russe sans papiers et Goran, un serbe musulman sans travail.

Nénesse est une « farce anthropologique », lit-on dans le communiqué de presse du nouveau spectacle mis en scène par Jean-Louis Martinelli au Théâtre Dejazet et écrit par Aziz Chouaki.  Une farce, donc, mais qui laisse le spectateur pantois au bout de 100 minutes qui seront à la fois longues et courtes. Longues parce que ce Nénesse ne cesse de proférer, d’asséner, pendant 100 minutes donc, des assertions xénophobes, homophobes, racistes, un inextinguible dégueulis verbal argotique et grossier qui devient vite assommant : on s’évade alors par la pensée, on sort de cette litanie nauséabonde et gratuite à défaut de pouvoir sortir physiquement. Courtes, donc, aussi.

Je lis, encore dans le communiqué de presse, que Nénesse est « la métaphore d’un possible contemporain qui représente une sorte de verrue sur le visage de l’Occident » et je m’interroge alors sur l’utilité de ce type de pièce. Il faut bien sûr écrire aussi pour dénoncer, le théâtre contemporain est entre autres le miroir de la société et doit la peindre jusque dans ses plus noirs tréfonds. Oui, Aziz Chouaki pointe l’envasement progressif mais inéluctable de Nénesse, figure allégorique d’une société où des exclus préfèrent rejeter la responsabilité de leurs malheurs sur les autres : les noirs les jaunes les marrons les homos les juifs les arabes et j’en oublie certainement. Mais il manque à Nénesse  une soupape, une échappée, qui permettrait au spectateur d’entrevoir quelque chose, une morale ou une sortie de secours. Malgré la belle performance d’Olivier Marchal notamment, qui oui, est un Nénesse impeccable en connard outrancier, malgré ses trois comparses aussi bons, Nénesse tourne en rond, s’englue dans une grossièreté tellement calculée et systématique qu’elle en est totalement contreproductive, jusqu’à l’épilogue final peu crédible qui finit d’achever le spectateur, assommé et médusé par l’impression d’avoir été le dindon d’une farce ratée, passée totalement à côté de ses ambitions.

Nénesse, de Aziz Chouaki

Mise en scène de Jean-Louis Martinelli

Avec Christine Citti, Hammou Graïa, Olivier Marchal et Geoffroy Thiebaut

Théâtre Dejazet, jusqu’au 3 mars

Réservations au 01 48 87 52 55