A LA TRACE – Alexandra Badea – MES Anne Théron – Théâtre de la Colline

latrace

Tous des oiseaux…

 «Des oiseaux expulsés de leurs nids. » Voilà ce que nous sommes : des oiseaux expulsés au moment de leur naissance. Clara se sent comme ces oisillons, elle qui au décès de son père découvre dans sa cave une carte d’électeur et un nom de femme : Anna Girardin. Elle se lance alors sur la trace de cette femme qu’elle ne connait pas, cette mère qui a brutalement détruit le nid lorsqu’elle l’a abandonnée. Clara rencontrera alors plusieurs Anna Girardin cherchant toujours sa mère cachée derrière ces femmes. Il y a une autre Anna que l’on découvre parallèlement : une femme qui passe d’une ville à l’autre et ne se confie à des hommes qu’au travers des rencontres virtuelles, sans jamais s’attacher, sans jamais se lier.

Ne pensez pas que A la trace est un texte sur une simple relation mère-fille : il n’y a ici qu’une quête, ou plutôt des quêtes : quête de la mère dans les parties consacrées aux récits de Clara, mais qui révèle au-delà de la recherche maternelle une vérité beaucoup plus intime : Clara ne poursuit à travers sa mère que ce qu’elle est elle-même. Et il y a la quête (et la plus belle, la plus intéressante à mon sens), celle de l’autre Anna, cette femme qui croit s’être trouvée mais ne fait que se fuir, se réfugie dans des relations virtuelles et éphémères : punition, volonté de se protéger en ne se révélant jamais, fuite ?  Le récit d’Anna, ses rencontres avec des hommes seuls, en fait le personnage le plus troublant, le plus fascinant du texte d’Alexandra Badea. Nathalie Richard est cette Anna : avec beaucoup de sensibilité, elle incarne cette femme volatile dont on devine sous chaque silence, chaque regard, dans chaque départ, une errance qui n’est que la punition qu’elle s’inflige elle-même. Liza Blanchard donne à Clara beaucoup de sincérité, tandis que Judith Henry incarne les différentes Anna avec discrétion et simplicité ; Maryvonne Shiltz (Margaux, la grand-mère) complète brillamment la distribution. Il faut également noter les interprétations des comédiens, que nous ne verrons qu’au travers les vidéos : Yannick Choirat, Alex Descas, Wajdi Mouawad et Laurent Poitrenaux sont les hommes éphémères et virtuels dans la vie de Anna, et tous proposent une pudeur, une sensibilité largement palpable au travers les écrans.

Des vidéos, oui, nombreuses, mais qui grâce à la très belle scénographie de Barbara Kraft ne se contentent pas d’envahir l’espace mais imprègnent l’atmosphère et la scène, se fondent tout autant dans le décor qu’elles viennent s’y superposer, jouant des dimensions comme des sensations : c’est d’une beauté à la fois déroutante et évidente, toujours gracieux et jamais intrusif. Une vraie réussite.

Que dire de plus ? Si parfois le récit de Clara se perd et se répète un peu, avec celui de Anna et de sa propre errance Alexandra Badea dessine avec beaucoup de subtilité les transmissions familiales, les souffrances transgénérationnelles et la quête de sa véritable identité. La mise en scène de Anne Théron, avec ses projections vidéo et le décor résolument moderne (cubes empilés, néons) réveille encore plus le texte et lui offre une belle et percutante résonance.

 

« Je me suis perdue sur la carte du monde en te cherchant. Personne ne sait où je me trouve en ce moment. Mes pas ont été avalés par les aéroports, les gares, les trottoirs des villes de toutes ces femmes que j’ai tracées ces derniers temps. Ce sera mon dernier voyage. Je n’irai pas plus loin. « 

 

 

A la trace, de Alexandra Badea

mise en scène Anne Théron

avec Liza Blanchard,  Judith Henry,  Nathalie Richard et Maryvonne Schiltz

et à l’image Yannick Choirat, Alex Descas, Wajdi Mouawad et Laurent Poitrenaux

collaboration artistique Daisy Body

scénographie et costumes Barbara Kraft

 

 

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