LA NUIT DES ROIS OU TOUT CE QUE VOUS VOULEZ – W. Shakespeare, MES Thomas Ostermeier – Comédie Française

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Confusion des genres et des styles au Français

Depuis qu’il est à la tête de l’institution, Eric Ruf dépoussière, chambarde, chamboule la Comédie Française : Ivo van Hove, Christiane Jatahy, Julie Deliquet, Robert Carsen, Katharina Thalbach ont apporté, avec plus ou moins de succès, un souffle nouveau et fait vibrer la maison de Molière comme jamais. Cette année, c’est à Thomas Ostermeier qu’Eric Ruf a confié l’ouverture de saison salle Richelieu : le metteur en scène allemand (qui y songeait depuis longtemps) a proposé La nuit des rois, comédie folle autant qu’exaltée où les genres se confondent et se mélangent. On y rencontre Viola et son frère jumeau Césario, qui font naufrage au large de l’île d’Illyrie. Chacun croit être le seul survivant et Viola décide de se faire passer pour son frère afin de survivre dans cette société d’hommes. Elle trouve refuge auprès du Duc d’Orsino qui lui demande de l’aide pour séduire la comtesse Olivia… qui tombe amoureuse de Viola, la prenant pour Césario.

Shakespeare façon Canteloup

On entend beaucoup parler depuis trois jours de la nouvelle création du Français. Révolution, provocation, délire, capharnaüm… les qualificatifs sont nombre et oui, on peut considérer ainsi la proposition d’Ostermeier.  Car on y est parfois dans le capharnaüm, un joyeux bordel même : si dans cette île on s’intéresse beaucoup aux tribulations et errements amoureux de Viola, Orsino ou Olivia, on rencontre aussi un trio déjanté totalement alcoolisé : Sir Toby, Sir Andrew et le Fou. C’est eux qui mettront le feu à la salle Richelieu dans quelques scènes d’anthologie où, musique et sonorisation aidant, ils entraînent le public dans un délire déchainé : Sir Toby (drôlissime Laurent Stocker) joue les majorettes, Sir Andrew (décapant Christophe Montenez) cabriole fesses à l’air ou se tripote allègrement tandis que le Fou (protéiforme Stéphane Varupenne dont le personnage n’est pas sans rappeler le drolatique Caliban de La tempête) s’évertue à les accompagner. C’est à la fois terriblement drôle et terriblement répétitif : on aime, et puis on se lasse ; on rit, et puis on s’agace des apartés sur Benalla, Macron et consorts utilisés comme comique de répétition : on est venus voir un Shakespeare, pas un Canteloup. Mais ce ne sont que quelques scènes : la majeure partie de l’histoire concerne nos amoureux transis / trompés / travestis. Le contraste est d’ailleurs assez fort et la différence de rythme frappante. Si les énergumènes précités viennent culbuter le public, les variations d’Orsino, Viola, Olivia et Césario tranchent radicalement et souffrent de ce contraste : ils sont bien sûr excellents, tant Georgia Scaliett et Adeline d’Hermy, délicieuses et ambigües Viola et Olivia que Denis Podalydes, de toute façon toujours magistral, qu’il soit nu comme un vers (ailleurs) ou en string (ici), formidable duc mélancolique. (Poda, quand il entre sur scène, fait partie de ces rares comédiens qui occupent, meublent, aspirent, inspirent l’espace de leur présence, de leur personnage, et ce sans jamais occulter leurs compagnons de jeu – fin de l’aparté amoureux). Ils sont bien sûr excellents, disais-je, mais le contraste est fort et ces scènes semblent en comparaison pas toujours assez rythmées, pas assez pétillantes pour ce qui est et doit être, une comédie du début à la fin.

Outrance… et manque de rythme

On reconnaîtra bien sûr le respect de l’esprit shakespearien et ses blagues grivoises, ses improvisations politiques et sa folie exubérante. Le tout y est, indéniablement actuel et moderne comme Shakespeare en toute époque. Le tout y est, et pourtant hier il me manquait quelque chose. Étaient-ce les costumes, laids car incomplets ou plutôt comme coupés en deux, jolis en haut et inexistants en bas (un slip kangourou détendu est tout sauf joli, qu’on se le dise, et encore moins un string trop petit), était-ce le décor réduit à une boite blanche, un sol recouvert de sable et quelques palmiers en carton-pâte), était-ce ce contraste finalement trop marqué entre les scènes de folie et les autres ? Je ne saurai pointer précisément ce qui a manqué, d’autant que les comédiens sont bien sûr tous formidables (je n’ai pas cité Sébastien Pouderoux, inénarrable Malvolio (aux costumes si laids)) ou Anna Cervinka, délicieuse Maria… toujours est-il que, si les comédiens français prouvent encore une fois leur évidente capacité à se réinventer encore et toujours à chaque défi, leurs magnifiques malléabilité et capacité à se fondre dans le désir de chaque metteur en scène, hier je pensais avec nostalgie aux mises en scène d’Ivo van Hove et ses glaçants Damnés, de Christiane Jatahy et son ébouriffante Règle du jeu,  Julie Deliquet et son merveilleux Vania : la sincérité de leurs réinventions, la limpidité de leur réécriture avaient su me transporter. Hier ce fut presque le cas, mais pas tout à fait : la confusion des genres et des orientations sexuelles, les troubles du désir sont ici joliment racontés dans des parties plus « classiques » qui manquent de rythme, certes joliment soulignées par l’accompagnement d’un contre-ténor (hier Paul-Antoine Bénos-Djian (en alternance avec Paul Figuier), mais contrastent trop brutalement avec le grotesque des scènes orgiaques et déjantées aux blagues récurrentes et faciles. La confusion des genres devient confusion des styles, et rend le mélange parfois peu digeste.

 

La nuit des rois ou tout ce que vous voulez – William Shakespeare

Adaptation et mise en scène : Thomas Ostermeier
Traduction : Olivier Cadiot
Scénographie et costumes : Nina Wetzel
Avec : Denis Podalydes, Laurent Stocker, Stéphane Varupenne, Adeline d’Hermy, Georgia Scaliett, Sébastien Pouderoux, Noam Morgensztern, Anna Cervinka, Christophe MOntenez, Julien Frison, Yoan Gasiorowski

Et Paul-Antoine Bénos-DJian, ou Paul Figuier, contre-ténor

Clément Latour ou Damien Pouvreau théorbe

Comédie Française, jusqu’au 28 février 2019, réservations au 01 44 58 15 15

 

 

 

 

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