LA FIN DE L’HOMME ROUGE – Svetlana Alexievitch – MES E. Meirieu – Théâtre des Bouffes du Nord

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URSS, les larmes du peuple

Le plateau des Bouffes du Nord est recouvert de sable. De part et d’autre, un vieux mobilier d’école gît, quasiment recouvert, on remarque même une carcasse de voiture ensevelie, dont seul le pare-brise, vitre en morceaux, jaillit du sol. Au fond de la scène, une vieille estrade semble abandonnée. Des lattes éclatées, une atmosphère de fin du monde. Ils seront six, les hommes et femmes qui viendront tour à tour raconter un pan de leur histoire. Eux, ils ont vécu l’Union Soviétique, avant la chute de l’URSS. Ils se souviennent. Il y a cette femme dont le fils s’est pendu, cet ancien soldat d’Afghanistan, cette ancienne prisonnière de goulag, ce vieux militant, cette femme dont le fiancé est mort après Tchernobyl… Ils parlent. La chute de l’empire, des idéaux, le passage d’une utopie collective à une autre, beaucoup plus individualiste. Du goût de l’autre à celui de l’argent. De la fierté de son pays à celle de son bronzage. Svetlana Alexievitch, a rencontré des dizaines d’hommes et femmes de l’ancienne URSS et recueilli les témoignages de ces « grands petits hommes » : La fin de l’homme rouge regroupe ces récits et Emmanuel Meirieu, après Des hommes en devenir ou De beaux lendemains, s’empare à son tour de ces récits.

J’ai donc découvert Emmanuel Meirieu en 2017. Des hommes en devenir m’a bouleversée, émue, marquée. La fin de l’homme rouge réunit encore les mêmes procédés scéniques : une succession de monologues, des comédiens qui se passent la parole et le récit. Et encore une fois la magie opère, on est subjugué par ces mots qui s’échappent et qui vous prennent à la gorge. Avec Emmanuel Meirieu, on a l’impression que les comédiens sont transcendés, qu’ils deviennent ces hommes et ces femmes, habités par leurs personnages jusqu’à la moindre parcelle de leurs corps, la plus infinitésimale lueur de leur regard. Chacun de ses comédiens, hors pair, on les connait déjà, on sait qu’ils sont capables du meilleur et plus encore, semble ici littéralement dévoré par son personnage et son histoire : Anouk Grinberg lance le bal, réussit à capter le public avec sa voix si particulière, avec ses larmes qui coulent : dès les premières minutes on est happé la douleur de cette mère. Stéphane Balmino prend la suite, tout aussi bouleversant, puis Evelyne Didi, Jérôme Kircher, magnifique et envoûtant (comme dans Des hommes en devenir), Xavier Gallais, tout aussi excellent, Maud Wyler, poignante, André Wilms (en vidéo) ou Catherine Hiegel (voix).

De tels récits ne pouvaient donc être portés que par une distribution parfaite et c’est chose faite, mais le tout emporte aussi grâce à la magnifique scénographie : le décor, champs de ruines ensablé, vestige d’une ancienne utopie peu à peu recouverte, les lumières, somptueuses qui soulignent et épousent chaque comédien et chacune de ses phrases, les projections vidéo dans lesquelles les visages des comédiens viennent  s’incruster…

Je suis décidément et résolument fascinée par le travail d’Emmanuel Meirieu, et même si Des hommes en devenir m’a finalement davantage remuée, touchée, avec ces pans d’humanité déchirée, ces petits bouts de vies individuelles, La fin de l’homme rouge, en imbriquant des récits individuels pour dessiner une histoire plus collective, trace le portrait d’une population désorientée et erratique, perdue sans la boussole (le parti) qui guidait son chemin. Il en faudra, du temps, pour qu’ils réapprennent à avancer, seuls : comme d’habitude, Emmanuel Meirieu se veut le peintre d’une humanité magnifique, et il y réussit.

 

La fin de l’homme rouge, d’après le roman de Svetlana Alexievitch, Prix Nobel de Littérature 2015

Mise en scène et adaptation Emmanuel Meirieu
Traduction Sophie Benech

Avec Stéphane Balmino, Evelyne Didi, Xavier Gallais, Anouk Grinberg, Jérôme Kircher, Maud Wyler, André Wilms et la voix de Catherine Hiegel 

Musique Raphaël Chambouvet

Costumes Moïra Douguet
Lumières, décor, vidéo Seymour Laval et Emmanuel Meirieu

Théâtre des Bouffes du Nord, jusqu’au 2 octobre – Durée 1h50

Réservations au 01 46 07 34 50

 

 

 

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