CRISE DE NERFS – Anton Tchekhov – MES Peter Stein – Copro Théâtre du Montansier – Théâtre de l’Atelier

Crises de vies, crise d’envie

Il y a quelque chose de bizarre et inattendu quand on retourne au théâtre en cet automne 2020. Même si ce n’est pas vraiment la première fois qu’on y retourne depuis la réouverture des salles de spectacle, on est encore dans cette période qui mélange euphorie et mélancolie, joie et tristesse.

Joie de retrouver ce bruissement d’avant-spectacle, bruissement fait de conversations, de rires, de crissement des fauteuils que les spectateurs déplient et dont les échos résonnent jusqu’au lustre du plafond, et tristesse de voir autant de fauteuils qui ne seront pas dépliés, distanciation oblige. Euphorie de se dire que voilà, ça y est, ça redémarre, et mélancolie à l’idée que ces mois derniers ont marqué au fer rouge une industrie du spectacle devenue exsangue.

Joie, tristesse, euphorie, mélancolie…. La transition avec Tchekhov sera facile et désolée de peiner à retrouver le plaisir et l’envie des mots après un silence aussi long. Hier, donc, j’étais au Montansier qui revenait à la vie après 197 jours de fermeture. Il y avait du monde dans le hall, des lycéens, beaucoup, et rien que ça, ça donnait furieusement envie d’enlacer leurs professeurs qui faisaient le pari de les emmener voir du Tchekhov. Ce farceur qui dans ces 3 courtes pièces enrobe la mélancolie slave de ses personnages d’un humour souvent ravageur. A moins qu’il ne cache sous un humour ravageur cette mélancolie slave qu’il sait si bien dessiner.

3 pièces, donc, toutes très courtes. Le chant du cygne, Les méfaits du tabac et enfin La demande en mariage. 3 pièces et trois comédiens, trois pièces et un metteur en scène. C’est peut-être par là qu’il aurait fallu commencer, mais l’émotion m’égare, sans doute.

Un metteur en scène, Peter Stein, dont la direction d’acteur donne ici une palette de couleurs d’une variété et d’une subtilité saisissantes, parce que presque invisible tant les comédiens irradient et happent la salle et l’attention des spectateurs.

Trois comédiens, dont on commencera bien sûr par Jacques Weber. Peter Stein et lui ont déjà travaillé ensemble : on devine ici à quel point Stein sait et maitrise toutes les nuances de jeu de son comédien. On devine comment le travail a dû être à la fois limpide et complexe : le résultat est, évidemment, remarquable. Vieil homme qui se réveille dans un théâtre désert, Jacques Weber incarne subtilement ce comédien aux portes de l’oubli qui évoque, avec ce souffleur qui dort au théâtre, tous les textes qui ont fait sa gloire. On pourrait dire que, facile, Weber avec sa carrière ne pouvait qu’incarner délicieusement le personnage : oui mais non, il faut la direction d’un Stein pour que le comédien devienne ainsi, sous nos yeux, ce vieil homme qui nous hypnotise littéralement. IL est aussi délicieux dans Les méfaits du tabac, petit bourgeois soumis à une femme tyrannique, tour à tour drôle et pathétique. Et le grand comédien devient secondaire, s’efface avec humilité dans La demande en mariage, laissant premières places et honneur à Manon Combes et Loïc Mobihan : ardents ennemiamoureux qui jouent avec leurs corps autant qu’avec l’humour décapant du texte. Au final, ça fait un bien fou de rire, d’oublier le reste, et d’être là, tout simplement.

D’être là avec cet immense comédien et ces deux jeunes talents, d’être là avec ce metteur en scène orfèvre dont la mise en scène se fait invisible pour laisser la place aux mots de Tchekhov et au talent de ses comédiens (sans oublier la scénographie totalement dénudée, magnifiquement éclairée, notamment dans Le chant du cygne, de Ferdinand Woegerbauer).

Ça fait un bien fou d’être là avec les mots magiques et drôles, poignants et hilarants, de Tchekhov.

Ça fait un bien fou d’être là, dans un théâtre, dans la salle, de sentir le souffle des comédiens et leur trac, de sentir le souffle des spectateurs attentifs, de sentir le souffle depuis trop longtemps retenu du théâtre, de sentir son âme, ses fantômes et ses ombres s’éveiller lentement après un bien trop long silence.

Photos Maria Letizia Piantoni

Crise de nerfs, Anton Tchekhov

Mise en scène Peter Stein

Avec Manon Combes, Loïc Mobihan, Jacques Weber

Scénographie Ferdinand Woegerbauer

Costumes Anna Maria Heinreich

Théâtre Montansier jusqu’au 26/09/20, puis Théâtre de l’Atelier jusqu’au 20 novembre

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