UN VIVANT QUI PASSE – Sami FREY – Claude Lanzman – Théâtre de l’Atelier

En 1979, Claude Lanzman, pendant le tournage de Shoah, eut un entretien avec le suisse Maurice Rossel, délégué du Comité International de la Croix Rouge. Maurice Rossel s’était rendu à Auchwitz en 1943 puis en 1944 à Theresienstadt, camp présenté par les nazis comme une colonie juive modèle. Il n’y vit rien d’autre qu’un guetto exemplaire  et rapporta que les réfugiés y vivaient une vie presque normale. Aveugle et sourd à la violence et la duperie mise en scène par les nazis, Maurice Rossel se laissa totalement abuser, sans comprendre que Theresienstadt était un camp-étape vers d’autre camps comme Auschiwtz ou Treblinka : les réfugiés y étaient en réalité triés et envoyés à la mort. C’est la lecture de cet échange entre le cinéaste et l’ancien médecin que lit Sami Frey, en respectant au mot près l’échange entre les deux hommes.

Comme dire et lire l’indicible ? Sami Frey ne tente rien et lit simplement le texte, sans y ajouter le moindre effet. Lecteur neutre, il se défend de toute intention et se contente d’être passeur d’un texte, d’une histoire, d’un témoignage. Evidemment, il faut être un formidable lecteur pour aborder cet échange entre deux hommes et s’effacer totalement derrière le texte. Evidemment, il faut être un formidable comédien pour aborder ces mots avec humilité, sobriété, distance et respect. Sami Frey est de ceux-là, et peut-être même le premier d’entre eux. Je relis ce que j’avais écrit après avoir vu Premier amour, déjà au théâtre de l’Atelier :

« Rares sont les comédiens aujourd’hui qui savent donner et dire un texte de cette façon à la fois très blanche et infiniment dense : ils ne cherchent pas à exister sur scène, ils font exister le texte et sont, par cette essence même qu’on appelle le talent, l’humilité, l’oubli de soi, ils sont, donc, leur personnage, le texte, l’auteur, son verbe et sa pensée. »

En fait, c’est encore et toujours ça, avec ce Vivant qui passe : Sami Frey se fait passeur, sans jugement, sans colère sans plainte. Il n’impose aucun fardeau au spectateur et certainement pas le sien ni celui de son histoire personnelle. Sans jamais regarder le public, il ne donne que ce texte à entendre. Et quand les derniers mots résonnent, le rideau tombe sur un homme debout, seul, silencieux. Pas de salut, pas de rappels, seul le lourd rideau de fer du théâtre de l’atelier et l’extrême humilité d’un passeur de texte et d’une histoire qui résonne encore.

Un vivant qui passe, Claude Lanzman, Sami Frey

Théâtre de l’Atelier, du mardi au samedi 19h, les dimanches à 11H – Durée 1h

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