AU BUT, Thomas Bernhard, MES Christophe Perton

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Dominique Valadié, monstre fascinant et bête de scène

C’est une femme altière qui se tient sur la scène du Poche Montparnasse quand commence Au but, de l’autrichien Thomas Bernhard. Elle se tient droite dans son fauteuil, dans un intérieur cossu. Tandis qu’elle ne se lève quasiment jamais, sa fille tourne autour d’elle, en petite abeille silencieuse et affairée, préparant leurs malles pour un séjour dans la station balnéaire de Katwijk ; elle n’ouvrira la bouche que rarement pour répondre brièvement aux sarcasmes de sa mère. Car sarcasmes il y aura,  durant les deux heures que dure la comédie acide de Thomas Bernhard. Deux heures durant lesquelles cette femme critique, condamne, esquinte, stigmatise, tance tout ce qui passe à portée de ses griffes, déversant son fiel et ses griefs dans une logorrhée verbale qui semble ne jamais se tarir.

Petites rancœurs acariâtres

Tout y passe, dans cette logorrhée vomitive : le théâtre (les deux femmes ont assisté la veille à une représentation de « Sauve qui peut », et ont par ailleurs invité l’auteur à les rejoindre en villégiature), le public, la société en général, et la famille en particulier. Thomas Bernhard s’est régalé à distiller, dans ce presque monologue que constitue Au but, le portrait d’une bourgeoisie décatie qui se regarde disparaître : mariage de convenance ou d’argent, absence d’amour maternel, hypocrisies mondaines et égocentrisme étriqués, mépris mortifère pour les classes inférieures…

Monstre sacré sacrément monstrueuse

Pour incarner cette femme finalement seule, drapée dans son mépris, qui utilise sa fille comme réceptacle de ses aigreurs, Christophe Perton a fait appel à Dominique Valadié : impériale, magistrale, la comédienne, deux heures durant, sans jamais faiblir, distille son venin telle un serpent : du regard, de la voix, du corps, Dominique Valadié devient monstre d’égoïsme, mère-mante et femme aigrie. La comédienne réussit le tour de force d’hypnotiser la salle durant deux heures d’un quasi soliloque qui, loin d’être éprouvant fascine, terrasse parfois et fait rire aussi. Face à elle, Léna Bréban étonne par ses silences et ses légers sourires ambigus, aussi active que Dominique Valadié est presque clouée dans son fauteuil : un rôle difficile qu’elle assume avec calme et assurance. Yannick Morzelle (l’auteur) peine davantage à exister face au monstre Dominique Valadié dans une deuxième partie moins explosive.

Si le texte, souvent bavard, peut faire peur, il faut pourtant surmonter ses craintes : Christophe Perton l’a bien compris : ce rôle, pour ne pas devenir un pensum, ne pouvait qu’être confié à une comédienne comme Dominique Valadié : monstrueuse autant que merveilleuse, elle fascine dans une partition difficile qu’elle transforme en grande, édifiante et sidérante leçon de théâtre.

 

Au but, de Thomas Bernhard

Mise en scène de Christophe Perton

Avec Dominique Valadié, Léna Bréban, Yannick Morzelle et Manuela Beltran

Théâtre de Poche Montparnasse, jusqu’au 5 novembre

Réservations au 01 45 44 50 21

LE DERNIER JOUR D’UN CONDAMNE – V. Hugo – MES F. Boursier

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La dernière marche

Quand on entre dans la petite salle du Studio Hébertot, on distingue les contours d’une cellule sur scène. Un plancher de lattes blanches, un mur tout aussi blanc percé seulement d’une lucarne protégée par des barreaux. Un tabouret – blanc – Rien d’autre que cette lumière blafarde dans laquelle un homme va prendre la parole. Il est jeune, vêtu de noir, le cheveux lâche et le regard nerveux. Il attend. Déjà jugé et condamné – à mort – il attend : une révision, une grâce, un sursis. Il n’aura qu’une date, fatidique, inexorable, celle de son exécution.

Ce jeune homme, c’est Victor Hugo qui l’a imaginé. Publiée dans un premier temps sans nom, l’histoire de cet homme sera rééditée trois ans plus tard, signée par son auteur. Un monologue fort, sans fards et sans détours, ni n’exclut pas la responsabilité du jeune homme (« moi, misérable qui ai commis un véritable crime, qui ai versé du sang ! ») : au fil du récit, on devine, on sent la peur, le refus, la terreur de ce jeune homme qui voit peu à peu sa mort arriver inexorablement, on entend le peuple affamé de vengeance et de sang clamer à la mort, on s’émeut de cet enfant qu’il laissera orphelin.

Un texte fort, donc, interprété avec ardeur par William Mesguich. L’œil fiévreux, le corps fébrile, le comédien donne et se donne, juste et investi malgré quelques excès d’emphase : certains regards ou rictus trop appuyés n’étant pas nécessaires au public pour comprendre la détresse et la peur, adhérer au manifeste de Hugo ou frémir devant la barbarie de la peine de mort. Mais si le jeu, certes quelquefois trop appuyé du comédien convainquait dans l’ensemble, c’est à la mise en scène et la scénographie que l’on reprochera ses excès : alors que le décor, sobre avec ses quelques planches et sa fenêtre, suffisait amplement, les nombreux effets qui viennent souligner le texte sont d’autant plus envahissants qu’ils tendent à l’effacer voire le rendre inaudible. Que ce soient les effets de lumières, la fumée, les vidéos, les ruptures, ou bien plus encore la musique qui vient ponctuer solennellement chaque passage, le tout occulte le texte, vient le souligner sans nécessité, en privant le spectateur de toute sensation instinctive, primale, le guidant au contraire, l’emmenant, le bordant, presque, par une scénographie et une mise en scène ultra démonstratives.

C’est dommage, parce que le texte est fort et se suffit à lui-même. Quand on connaît le travail de François Boursier (Race[s], Sacco et Vanzetti, …) on reste perplexe devant cet excès de zèle et d’effets, mais on reconnait quand même à William Mesguich une ardeur et un investissement profonds, réels, sincères.

 

Le dernier jour d’un condamné, d’après Victor Hugo, adaptation de David Lesné

Mise en scène de François Boursier

Avec William Mesguich

Studio Hébertot jusqu’au 3 novembre 2017

Réservations au 01.42.93.13.04

 

 

LA NOSTALGIE DES BLATTES, Pierre Notte, Théâtre du Rond-Point

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Trash comedy et mammy blues

Et si d’ici quelques années on ne vivait plus que dans un monde aseptisé, un monde où tout serait lisse, propre, javellisé, un monde où les rides et autres marques de vieillissement auraient été éradiqués tout comme les bestioles, les insectes, les cafards et le reste ? Un monde parfait où les rares reliques d’antan seraient exposées dans des musées. Les reliques, ici, ce sont Catherine Hiegel et Tania Torrens. Deux vieilles peaux non retouchées, 100 % botox free, garanties d’origine, qui s’ennuient sur leurs chaises où personne ne passe. Mais loin d’avoir le cafard elles parlent, ou plutôt elles déblatèrent, contre le temps qui passe, contre la police du beau, contre la semence d’Alain Delon, contre Alzheimer qui fout l’camp, les blattes imaginaires et les rides qui marquaient jadis, le visage des femmes.

Écriture aigre-douce

Comme d’habitude avec Pierre Notte, le texte est corrosif, l’humour acide et la provocation aigre-douce. Comme d’habitude avec Pierre Notte, l’apparent non-sens se révèle plein de sens, et l’absurde révèle, tel un miroir grossissant, une société qui déraille et sombre dans le grotesque. Et ce ne sont pas que les rides et le vieillissement que cette société a éradiqués, ce sont aussi le gluten, le sucre, le moche, les blattes et les maladies. A travers ces deux phénomènes de foire, qui pour faire sensation, continuer d’attirer un public, sont obligées de mimer qui un Alzheimer, qui un Parkinson, Pierre Notte nous régale, encore, toujours, de sa plume trempée dans l’acide caustique.

Sexygénaires au bord de la crise de nerfs

C’est Catherine Hiegel qui a demandé à Pierre Notte d’écrire un texte sur le vieillissement. Un texte sur mesure, donc, et à la mesure des deux immenses comédiennes : regard, intonation, posture, c’est plus qu’un numéro d’actrices auquel nous assistons, soufflés, ni même une démonstration, tant ces deux magnifiques sexygénaires ne jouent pas mais sont, ou plutôt s’amusent, se délectent, de l’une de l’autre et du texte même, se renvoient la balle et les balles, jouent à la plus moche, la plus vieille, la plus maussade. Et plus on les croit, plus elles jouent à la perfection les vieilles décaties, on ne peut s’empêcher de les trouver carrément de plus en plus belles, de plus en plus jeunes. Impressionnant.

C’est bon, c’est drôle, c’est parfois trash parce que c’est Notte quand même, c’est féroce et c’est tendre, aussi. Bref, c’est Notte, et, comme d’habitude, on aime.

La nostalgie des blattes, de Pierre Notte

Avec Catherine Hiegel et Tania Torrens

Théâtre du Rond-Point, jusqu’au 8 octobre

Réservations au 01 44 95 98 21

LES DEUX FRÈRES ET LE LION, Hedi Tillette de Clermont-Tonnerre

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L’irrésistible ascension des frères B.

Dans la cour qui mène au Poche Montparnasse surgissent deux surprenants personnages : affublés de survêtements bleu électrique, le cheveu court et le sourire affable, ils entonnent des vocalises en saluant le public qui attend encore de rentrer dans le théâtre. La représentation commence donc déjà, dans la cour, et ces deux-là vont continuer de chanter et saluer le public dans le bar, proposant aux spectateurs, pendant qu’ils s’installent, du thé ou des scones. Le savoir-vivre très british et le légendaire flegme sont de mise au Poche, tandis que ces deux frères jumeaux entament le récit de leur vie.

Toujours plus haut, toujours plus vite

On suit donc ainsi le chemin parcouru par ces deux gamins  hors-normes, partis de rien dans leur Ecosse natale, et, au départ jeunes livreurs de journaux au Daily Telegraph, parviendront à bâtir un empire industriel où tout s’achète, tout se vend, du moment que la fortune s’accroit et que le profit est là. On oscille souvent entre admiration pour le courage et l’ambition des petits qui voulaient prendre leur revanche (« On a racheté le Daily Telegraph à Rupert Murdoch ! »), et agacement devant leur totale absence de scrupule et leur soif inextinguible de profit, quels qu’en soient les procédés.

Heureux qui comme Icare…

Mais l’argent et le pouvoir ne peuvent parfois rien contre le droit normand… On n’en dira pas plus pour laisser un minimum de surprise… mais nos deux milliardaires devenus vieux se verront opposer un droit séculaire au moment d’organiser leur succession.

Si la presque fable d’Hedi Tillette de Clermont-Tonnerre regorge d’humour et de situations cocasses tant elles paraissent extraordinaires, il ressort de cette histoire en réalité totalement vraie une grande impertinence : le cynisme et l’opportunisme sans scrupules du capitalisme sont dessinés avec verve et ces deux parvenus, même riches à millions, resteront toujours des ploucs dénués d’éducation et de scrupules qui deviennent de moins en moins aimables au fil du récit.

Ardents, fougueux, tout en rythme et en rapidité, Hedi Tillette de Clermont-Tonnerre et Lisa Pajon (en alternance avec Romain Berger) déroulent ce conte moderne avec un efficacité et une énergie communicatives. En parfaite gémellité, ils parlent d’une seule voix parfois, ou chacun leur tour, reviennent dans un récit choral sans jamais perdre le public qu’ils prennent régulièrement à témoin, jusqu’à partager avec quelques-uns le champagne d’une victoire. Un public pris à parti donc, entraîné avec bonheur lui dans cette histoire régulièrement soulignée par des petites vidéos, une histoire au rythme nerveux et saccadé dont les à-coups sont autant de chocs calculés par la mise en scène (signée par l’auteur). On adore les voir danser sur Kim Wilde, on les admire autant qu’on les méprise.

Et la Reine, dans tout ça ? Une chose est sûre, en découvrant ce fameux droit normand, on a juste envie de chanter God save the Queen.

 Les deux frères et le lion, Texte et mise en scène de Hedi Tillette de Clermont-Tonnerre

Avec Lisa Pajon ou Romain Berger (en alternance) et Hedi Tillette de Clermont-Tonnerre et la participation de Christian Nouaux

Musiques originales de Nicolas Delbart et Olivier Saviaud

Lumières Grégory Vanheulle

Création vidéo : Christophe Waksmann

Théâtre du Poche Montparnasse jusqu’au 26 novembre

Réservations au 01 45 44 50 21

13 Art, la nouvelle scène 13…attendue du 13ème arrondissement

Il en aura fallu, du temps, pour que le cinéma (Grand Ecran 2) du centre commercial de la Place d’Italie renaisse de  ses cendres. Voué à la destruction, l’emblématique cinéma imaginé par Kenzo Tange en 1991 ferme ses portes en 2006 après la dernière diffusion du King Kong de Peter Jackson.

Il aura fallu 11 ans de mobilisations des riverains, et des passionnés du lieu pour éviter à l’ancienne salle obscure de se transformer en une énième salle violemment éclairée de fitness, une galerie de boutiques à l’éclairage artificiel, ou n’importe quelle enseigne commerciale loin des désirs de ses créateurs.

11 années après et moult délibérations, combats, et acharnements après, c’est la société canadienne Juste pour rire qui présentait ce jeudi matin la nouvelle scène culturelle du 13ème arrondissement, le 13’attendu 13ème Art, dont l’ouverture est prévue le 26 (2 x 13, est-ce un hasard ?) septembre prochain. Une inauguration qui s’étalera sur… 13 jours, évidemment. Amis superstitieux passez votre chemin, le 13ème Art, dirigé par Olivier Peyronnaud, promet des moments riches et variés en proclamant haut et fort une volonté 13’ambitieuse de rendre à l’endroit sa vocation culturelle.

Le démarrage sera éclectique avec Gérard Depardieu et l’orchestre philarmonique de Prague dans le Carnaval des animaux de Saint Staens, ou l’humoriste Rachid Badouri. La saison se poursuivra sur un mode tout aussi protéiforme, flirtant autant avec les arts circassiens ou visuels (Cirque Eloize, Thomas Monckton, Philippe Genty, Arturo Brachetti) qu’avec l’humour (David Azencot, Lofti Abdelli, Roman Frayssinet, et bien sûr Gilbert Rozon dans un seul en scène intitulé Juste Gilbert).

SI côté musique certains choix peuvent nous laisser davantage perplexes (Olivier Laurent viendra chanter Jacques Brel), coté théâtre le 13ème art accueillera La cantatrice chauve, dans la mise en scène de Pierre Pradinas avec Romane Borhinger ou encore Le misanthrope, dans la mise en scène de Morgan Perez.

Parmi ce choix pour le moins hétéroclite, on note avec gourmandise le retour de James Thierrée avec son espectacle Raoul, près de 10 ans après sa création : avec Victoria Thierrée aux costumes et James Thierrée à la scénographie, on attend impatiemment le mois de février 2018, tout comme on a très envie de découvrir Bérénice Bejo danseuse dans Trois sacres avec le chorégraphe Sylvain Groud.

« Un théâtre, c’est un lieu où tout démarre », dit Gilbert Rozon, fondateur de Juste pour rire. Souhaitons donc un plein succès à ce nouveau lieu. Une chose est sûre, avec l’ouverture très attendue de la Scala l’an prochain, le Paris théâtral ne cesse de nous surprendre et de nous ravir. Et ça, c’est vraiment bien.

LE FAISEUR – Honoré de Balzac – MES Robin Renucci avec Les Tréteaux de France

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A cupide, cupide et demi

C’est près des étangs de Cergy et de Torcy que les Tréteaux de France ont posé leurs valises pour la première édition de « L’ile de France fête le théâtre ». Une première édition pour offrir des moments de théâtre populaire aux franciliens par le biais d’ateliers théâtre (initiation clown, danse populaire, ateliers pro-contra / le jeu de la dispute, masque burlesque, lecture à voix haute) et de représentations théâtrales avec entre autres des textes de John Fante (La vocation, Père et fils), des dialogues de Platon (Lakhès – sur le courage), Molière ou bien la comédie grinçante de Balzac, Le faiseur.

Hier, donc, c’est le monde de la finance, de l’emprunt, de la dette, le monde des créanciers et des débiteurs qu’ont fustigé les Tréteaux de France (Robin Renucci qui dirige l’organisation depuis 2011, présente depuis 5 ans son cycle autour de la finance et des dettes (premier volet qui a été suivi par L’avaleur, présenté cette année à la Maison des Métallos)).

En attendant Godeau

Et on s’y régale, encore une fois, autour de Mercadet, le débiteur qui joue avec les dettes, les prêts et la cupidité de chacun. L’homme, auguste bourgeois, vit des chimères qu’il octroie. Une sorte de Madoff avant l’heure, qui, promet les meilleurs rendements et les meilleurs intérêts, séduit, embobine, ment, affabule : un faiseur de d’affaires et de rêves. Mais à force de vivre avec l’argent des autres, on risque de tout perdre quand vos créanciers viennent réclamer leur dû et que Godeau, l’associé disparu, ne vient toujours pas. Mercadet se voit contraint de marier sa fille Julie, qui n’a pour seul attrait que d’être sa fille, et donc potentiellement riche, à défaut de beauté. Et ce n’est pas seulement Mercadet, et à travers lui le monde de la finance, que critique Balzac : les créanciers de Mercadet sont tout autant fustigés. On prête, on avance, on investit, dans le but de gagner plus et plus encore, que ce soit au travers de titres prometteurs ou de promesses de mariage : le gain est tentant et les flèches balzaciennes écorchent autant Mercadet que Virginie, la femme de charge qui rêve de voir ses gages augmenter. L’appât du gain, la cupidité qui prend le pas sur la morale et balaie tous les principes sont décrits ici avec une verve délicieusement cruelle, d’autant plus acerbe qu’elle est toujours d’une actualité cuisante.

Mise en scène classique mais dépoussiérée

Quand Emmanuel Demary-Mota avait proposé en 2015 une mise en scène plutôt moderne, avec ses costumes 3 pièces et ses incursions musicales, Robin Renucci ancre sa mise en scène dans une facture a priori classique avec ses costumes et décors très XIXème. Il apparait cependant très vite que la farce balzacienne est bien là, avec ses perruques et maquillages presque outranciers (Thierry Delettre a conçu les costumes en s’inspirant des dessins de Daumier), le jeu des comédiens (tous excellents) qui oscillent entre caricature et burlesque sans jamais tomber dans l’excès, et la mise en abime qui laisse lesdits comédiens rester à cour et jardin et commenter, applaudir, larmoyer, tandis que leurs compagnons sont sur scène. Le tout forme une farce au rythme effréné, qui met la finance en abime autant que le théâtre, portée par une troupe en parfaite osmose menée par un Bruno Cadillon (Mercadet) excellent au-delà de toute mesure dans ce rôle de bonimenteur aussi cupide qu’attachant, cyniquement séduisant et farouchement roublard.

Une farce cruelle et délicieuse, donc, dont la cinglante actualité continue de surprendre, de ravir. On souhaite au baladin Robin Renucci et le théâtre des Tréteaux de continuer de porter encore, et  de plus en plus loin, la parole du théâtre, des auteurs, et de leurs valeurs. Si l’on en croit les salves d’applaudissements qui ont surgit hier, on peut penser que le but est atteint. Souhaitons donc un beau voyage aux Tréteaux de France, en espérant les revoir très vite, qu’ils viennent à notre rencontre ou que nous y allions, transformés nous aussi en spectateurs itinérants.

 Le faiseur, texte de Honoré de Balzac

Mise en scène de Robin Renucci, avec Les Tréteaux de France

Avec Judith d’Aleazzo, Tariq Bettahar, Jeanne Brouaye ou Jeanne Cohendy (en alternance), Bruno Cadillon, Daniel Carraz, Gérard Chabanier, Thomas Fitterer ou Julien Renon (en alternance), Sylvain Méallet,  Patrick Palmero et Stéphanie Ruaux.

Scénographie et accessoires : Samuel Poncet

Costumes : Thierry Delettre

Lumières : Julie-Lola Lanteri-Cravet

Maquillage et Masques : Jean-Bernard Scotto

Assistants à la mise en scène : Joséphine Chaffin et Sylvain Méallet

Dramaturgie : Evelyne Loew

 

ÇA RESTE ENTRE NOUS ?

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J’assistai il y a quelque temps à un spectacle à la fin duquel l(es)’artiste(s) demandai(en)t, juste après les saluts « Si ça vous a plu, parlez-en autour de vous, sur les réseaux sociaux ! Et si ça ne vous a pas plu, et bien… ça reste entre nous, d’accord ?! »

La demande est devenue courante et il est évident que oui, les artistes ont besoin du bouche à oreille pour se faire connaître. Mais quand j’ai entendu cette phrase finale, lâchée d’un air complice et le sourire en coin « Et si ça ne vous a pas plus, ça reste entre nous, d’accord ? », j’ai failli lever la main et demander : POURQUOI ?

Pourquoi ne devrait-on pas dire que l’on n’a pas aimé un spectacle ?

Certes, se faire entendre, connaître, reconnaître, dans la multitude des spectacles n’est effectivement pas une mince affaire et le bouche à oreille et les réseaux sociaux sont un vecteur de plus en plus nécessaire voire indispensable pour la majorité des productions. J’en conviens aisément et je participe d’ailleurs du mieux que je peux à encourager mes proches à aller voir les spectacles que j’ai aimés.

Certes, une critique négative peut plomber un spectacle. Je pense notamment aux petites productions qui ont besoin de bouche à oreille faute d’exister déjà dans la lumière et pâtiraient de critiques sévères. En revanche, cet air complice, là, l’air de rien, genre « t’a pas aimé ? Pas grave, mais ne le dis pas à tes amis, tu comprends j’ai besoin de remplir » eh bien moi, ce soir-là, ça m’a tracassée.

J’y ai repensé plus d’une fois, jusqu’à me souvenir d’une soirée il y a quelques années : mon conjoint et moi cherchions une pièce à aller voir avec un autre couple d’amis. Titre, metteur en scène et distribution aguichante aiguisèrent notre appétit.  Outre le prix (en l’occurrence élevé) des 4 places, nous rajoutâmes le coût de la baby-sitter (je fais grâce du verre pris après, soyons magnanimes) (un vin sud-africain aux « saveurs chocolatées »…) (même pas bon, d’ailleurs, mais là n’est pas la question) . Une soirée donc à environ 120 euros par couple.

C’était mauvais.

Très. Encore plus que le vin.

Tant pis, nous n’avions plus qu’à déplorer notre naïveté et nous promettre de ne plus nous fier aveuglément aux critiques lues ça et là, et cuver notre vin cacaoté.

Aller au spectacle n’est pas un acte anodin ni gratuit. On ne va pas au théâtre comme on va déjeuner le dimanche chez sa belle-mère. On se prépare, on réserve, on attend. On paie, il arrive qu’on fasse un écart, une folie. On n’a pas toujours moins de 26 ans, pas encore plus de 60, pour peu que l’on sorte à deux, que l’on ne soit pas toujours invité en tant que blogueur (je mesure encore cette chance de recevoir des invitations même si je continue de payer la majorité des spectacles) (et c’est finalement une bonne façon de garder les pieds sur terre). On paie, donc, et c’est bien normal, j’ai suffisamment d’amis intermittents pour être parfaitement consciente des difficultés que rencontrent les artistes et pour savoir que tout travail mérite salaire, tout simplement. Mais ne nous demandez pas de garder « ça » pour nous. Nous sommes suffisamment intelligents pour savoir le dire en argumentant, en expliquant, en respectant. Et nous sommes suffisamment honnêtes pour ne pas mentir non plus. Je ne dirai jamais « Génial ! » à propos d’un spectacle que j’ai trouvé mauvais. Je penserai toujours à ces spectateurs, là-bas, ceux qui se font une joie d’aller au théâtre et paient leurs places en se régalant à l’avance d’une soirée réussie, ceux sans qui le spectacle vivant mourrait, tout simplement.  Mentir reviendrait à se ficher de leur tête, les prendre pour des pigeons et, in fine, décrédibiliser les blogs en général, même si je n’ai pas la prétention d’être maître ou expert en la matière, loin de là. Nous sommes spectateurs par passion, « critiques » amateurs par désir.

C’est l’objet de la plupart des blogs de théâtre. On écrit, on partage, on suggère. Pour nous, pour les amateurs de théâtre, les amoureux du spectacle vivant. En toute sincérité. En toute humilité.

Alors non. Non ça ne restera pas entre nous. On essaiera juste d’être respectueux du travail des artistes. Et des spectateurs.