LE FAISEUR – Honoré de Balzac – MES Robin Renucci avec Les Tréteaux de France

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A cupide, cupide et demi

C’est près des étangs de Cergy et de Torcy que les Tréteaux de France ont posé leurs valises pour la première édition de « L’ile de France fête le théâtre ». Une première édition pour offrir des moments de théâtre populaire aux franciliens par le biais d’ateliers théâtre (initiation clown, danse populaire, ateliers pro-contra / le jeu de la dispute, masque burlesque, lecture à voix haute) et de représentations théâtrales avec entre autres des textes de John Fante (La vocation, Père et fils), des dialogues de Platon (Lakhès – sur le courage), Molière ou bien la comédie grinçante de Balzac, Le faiseur.

Hier, donc, c’est le monde de la finance, de l’emprunt, de la dette, le monde des créanciers et des débiteurs qu’ont fustigé les Tréteaux de France (Robin Renucci qui dirige l’organisation depuis 2011, présente depuis 5 ans son cycle autour de la finance et des dettes (premier volet qui a été suivi par L’avaleur, présenté cette année à la Maison des Métallos)).

En attendant Godeau

Et on s’y régale, encore une fois, autour de Mercadet, le débiteur qui joue avec les dettes, les prêts et la cupidité de chacun. L’homme, auguste bourgeois, vit des chimères qu’il octroie. Une sorte de Madoff avant l’heure, qui, promet les meilleurs rendements et les meilleurs intérêts, séduit, embobine, ment, affabule : un faiseur de d’affaires et de rêves. Mais à force de vivre avec l’argent des autres, on risque de tout perdre quand vos créanciers viennent réclamer leur dû et que Godeau, l’associé disparu, ne vient toujours pas. Mercadet se voit contraint de marier sa fille Julie, qui n’a pour seul attrait que d’être sa fille, et donc potentiellement riche, à défaut de beauté. Et ce n’est pas seulement Mercadet, et à travers lui le monde de la finance, que critique Balzac : les créanciers de Mercadet sont tout autant fustigés. On prête, on avance, on investit, dans le but de gagner plus et plus encore, que ce soit au travers de titres prometteurs ou de promesses de mariage : le gain est tentant et les flèches balzaciennes écorchent autant Mercadet que Virginie, la femme de charge qui rêve de voir ses gages augmenter. L’appât du gain, la cupidité qui prend le pas sur la morale et balaie tous les principes sont décrits ici avec une verve délicieusement cruelle, d’autant plus acerbe qu’elle est toujours d’une actualité cuisante.

Mise en scène classique mais dépoussiérée

Quand Emmanuel Demary-Mota avait proposé en 2015 une mise en scène plutôt moderne, avec ses costumes 3 pièces et ses incursions musicales, Robin Renucci ancre sa mise en scène dans une facture a priori classique avec ses costumes et décors très XIXème. Il apparait cependant très vite que la farce balzacienne est bien là, avec ses perruques et maquillages presque outranciers (Thierry Delettre a conçu les costumes en s’inspirant des dessins de Daumier), le jeu des comédiens (tous excellents) qui oscillent entre caricature et burlesque sans jamais tomber dans l’excès, et la mise en abime qui laisse lesdits comédiens rester à cour et jardin et commenter, applaudir, larmoyer, tandis que leurs compagnons sont sur scène. Le tout forme une farce au rythme effréné, qui met la finance en abime autant que le théâtre, portée par une troupe en parfaite osmose menée par un Bruno Cadillon (Mercadet) excellent au-delà de toute mesure dans ce rôle de bonimenteur aussi cupide qu’attachant, cyniquement séduisant et farouchement roublard.

Une farce cruelle et délicieuse, donc, dont la cinglante actualité continue de surprendre, de ravir. On souhaite au baladin Robin Renucci et le théâtre des Tréteaux de continuer de porter encore, et  de plus en plus loin, la parole du théâtre, des auteurs, et de leurs valeurs. Si l’on en croit les salves d’applaudissements qui ont surgit hier, on peut penser que le but est atteint. Souhaitons donc un beau voyage aux Tréteaux de France, en espérant les revoir très vite, qu’ils viennent à notre rencontre ou que nous y allions, transformés nous aussi en spectateurs itinérants.

 Le faiseur, texte de Honoré de Balzac

Mise en scène de Robin Renucci, avec Les Tréteaux de France

Avec Judith d’Aleazzo, Tariq Bettahar, Jeanne Brouaye ou Jeanne Cohendy (en alternance), Bruno Cadillon, Daniel Carraz, Gérard Chabanier, Thomas Fitterer ou Julien Renon (en alternance), Sylvain Méallet,  Patrick Palmero et Stéphanie Ruaux.

Scénographie et accessoires : Samuel Poncet

Costumes : Thierry Delettre

Lumières : Julie-Lola Lanteri-Cravet

Maquillage et Masques : Jean-Bernard Scotto

Assistants à la mise en scène : Joséphine Chaffin et Sylvain Méallet

Dramaturgie : Evelyne Loew

 

EMMA BOVARY, mes Sylvie Blotnikas – Lucernaire

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Monsieur Bovary

Si Emma Bovary n’en finit pas de passionner les réalisateurs et metteurs en scène, si moult actrices et comédiennes ont incarné depuis des années la petite bourgeoise au fatal destin devenue iconique, au Lucernaire, cet été, l’héroïne flaubertienne renait sous les traits d’André Salzet. Le comédien signe ainsi l’adaptation du roman et se lance dans un seul en scène où il incarne, tour à tour, autant Emma que les hommes qui ont croisé sa vie, de Charles à Rodolphe en passant par Léon, Lheureux, ou encore Homais. On entendra même au début la voix de Gustave Flaubert (Pierre Forest).

Une version expurgée où l’on n’en est pas moins séduit par la plume flaubertienne jamais trahie, où tout simplement par l’inexorable spirale dans laquelle la frivole et naïve épouse va s’enfermer. La mise en scène de Sylvie Blotnikas se révèle de facture classique et laisse au comédien la juste mesure entre déplacements excessifs et immobilisme plombant. La scénographie, joliment soulignée par les éclairages de Ydir Acef et la bande-son toujours judicieuse, permet à André Salzet de laisser libre cours à sa verve et son incarnation très juste et touchante de chacun des personnages. Le comédien laisse transparaître à chaque mouvement, chaque intonation,  l’amour qu’il éprouve pour les héros flaubertiens et tous, quels qu’ils soient prennent vie sous nos yeux avec une évidence et un naturel déconcertants.

On apprécie, donc, de replonger dans le roman et de contempler à nouveau cette bourgeoisie locale étriquée et frustre, cette héroïne à la fois passionnée et terriblement naïve, son brave homme de mari dépassé par les événements et pourtant toujours aussi aimant.

On aime donc, même si on aurait voulu sans doute un peu plus de folie, un petit quelque chose qui empêche la totale adhésion et laisse un peu sur notre faim. Un petit truc en plus, vous savez, ce petit truc qui faisait vibrer Emma pendant ses lectures, cette petite flamme qui prenait possession d’elle et la consumait peu à peu. Une jolie adaptation, donc, un peu trop sage et lisse. A l’image de Charles Bovary.

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Madame Bovary

Adaptation de André Salzet

Mise en scène de Sylvie Blotnikas

Théâtre Lucernaire, jusqu’au 3 septembre 2017

Réservations au 01 45 44 57 34

 

LES REGLES DU SAVOIR VIVRE…. Cie Clin d’Oeil, Festival de Maisons Lafitte

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Courtoisement vôtre

On ne présente plus le fameux, truculent et délicieux « Usages du monde : manuel de savoir-vivre » de la Baronne Staff paru en 1889. Parfait bréviaire des règles ancestrales de la politesse, almanach précis des conventions sociales à respecter à chaque étape de la vie, le manuel de Blanche Soyer a traversé les années en accompagnant nombre de prétendantes au beau monde, tétanisées à l’idée du moindre faux pas mondain qui les ferait chuter de plusieurs crans dans l’échelle sociale.

Jean-Luc Lagarce s’est emparé du manuel et l’a adapté en un texte savoureux, accentuant la désuétude surannée du propos par une ironie caustique et malicieuse. Loin des versions souvent décalées, la Compagnie Clin d’Oeil a fait le choix d’une mise en scène ultra classique : les costumes sont fin XVIIIème, le décor (canapés, chaises, tableau) sont d’époque aussi, augmentant encore plus l’effet sépia de cette époque révolue. On pourrait être surpris par l’absence de distance, mais au final on apprécie le coté assumé de la perspective, qui la rend d’autant plus plongeante, on se surprend à savourer les mimiques et les regards coincés, on sourit voire on rit franchement quand l’un des comédiens finit par craquer et entonner du Claude François, rapidement rappelé à l’ordre par les regards désapprobateurs de ses congénères.

Une équipe de très bons comédiens qui réussissent à garder leur sérieux, regard sévère et bouche pincée sans varier d’un iota (pour mieux se laisser aller pendant d’imperceptibles, et donc précieuses secondes), des costumes qui ne varient pas mis à part une jolie valse des couvre-chefs dont chacun change au fil des événements qui jalonnent la vie et des conventions sociales qui les régissent. On nait, on meurt, et entre les deux, on sait se tenir en toutes circonstances.

De la belle ouvrage.

Les règles du savoir-vivre dans la société moderne

Jean-Luc Lagarce

Compagnie Clin d’Oeil

Mise en scène de Françoise Caudal

Festival de Maisons Laffitte

LE JEU DE L’AMOUR ET DU HASARD, Marivaux, Théâtre Michel

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Un Marivaux pep’s & pop au théâtre Michel

♥♥♥♥

Pop, Love & Marivaux, dit la bande annonce du rafraîchissant Le jeu de l’amour et du hasard repris ce printemps au théâtre Michel après le succès rencontré l’an dernier au Lucernaire. Et c’est bien de ça qu’il s’agit dans cette mise en scène fichtrement revigorante et pêchue qui nous donne envie de relire tout Marivaux en une seule nuit. Souvent chez Marivaux, la comédie est romantique et repose sur des quiproquos : Silvia doit épouser Dorante, mais veut d’abord pouvoir l’étudier en cachette avant d’accepter la demande. Elle se fera donc passer pour Lisette, sa servante, tandis que celle-ci jouera le rôle de la promise. Mais Silvia ignore que Dorante est pris des mêmes doutes et a imaginé, de son coté, une ruse identique : il arrive sous les traits d’Arlequin, son valet, qui lui-même se fait passer pour Dorante. Seuls Orgon, le père de Silvia, et Mario, son frère sont dans la confidence et se gardent bien, en bons faquins, d’alerter les jeunes gens.

Salomé Villiers donne un sacré coup de peps à cette comédie romantique qui en est toute rafraîchie : on se régale du rythme endiablé de la mise en scène et des répliques qui fusent (et qui fusent bien grâce à la diction parfaite des comédiens), les situations et quiproquos s’enchaînent sans temps mort avec une fluidité virevoltante, portée par la joie évidente que prennent les comédiens à incarner ces amoureux pris au piège de leurs propres filets. Salomé Villiers (Silvia) et François Nambot (Dorante) sont des jeunes promis touchants de fraicheur et de timidité amoureuse, Raphaëlle Lemann (piquante et pin-up Lisette) et Etienne Launay (truculent Arlequin tout en beauf’attitude) excellent en serviteurs roublards trop heureux de jouer les maîtres, tandis que Philippe Perussel campe un Orgon papa-poule plutôt coquin et Bertrand Mounier (Mario) un grand-frère malicieux et provocateur.

Tous s’amusent et nous amusent, les costumes aux couleurs vives et les quelques éléments de décors inspirés des années 60 donnent une vitalité inattendue à ce marivaudage somme toute classique. La musique pop est entrainante sans être envahissante, la vidéo judicieusement ajoutée (les films projetés sur un drap blanc illustrent les scènes cachées de l’intrigue parfois d’une façon incongrue mais hilarante, comme Arlequin et Lisette dans un jacuzzi), complètent et soulignent une relecture pleine d’enthousiasme et de rires qui donne presque envie de battre la mesure. On applaudit, on en redemande et on en sort tout revigoré. Pop love & Marivaux, donc, ou Marivaux for ever, au choix, mais quoiqu’il en soit la surprise est de taille, et mérite largement le détour.

Le jeu de l’amour et du hasard, de Marivaux

Mise en scène : Salomé Villiers

Assistée de : Lisa De Rooster

Vidéo : Léo Parmentier

Avec : Salomé Villiers, Raphaëlle Lemann, Philippe Perussel , Bertrand Mounier ou Pierre Helie, François Nambot, Etienne Launay

Théâtre Michel jusqu’au 6 mai

Réservations au 01 42 65 35 02

Au bonheur des russes

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On peut être surpris quand on pénètre dans la salle du Vieux Colombier, : les rangées de fauteuils ont été déplacées et la scène est maintenant au centre d’un dispositif bi-frontal. Les spectateurs s’asseyent de part et d’autre d’une grande table où quelque vaisselle est installée. A cour (ou jardin, c’est selon) un fauteuil, un grand buffet, un piano. Un homme est là, il attend pendant que les spectateurs prennent place. Il observe la salle, les gens. Vêtu d’une veste de cuir, il est attentif et absent. Là, et ailleurs. On s’installe, on se place, et soudain un autre homme arrive et parle. Un peu comme si on avait plongé de façon urgente et inattendue dans la pièce. Les feux sont d’ailleurs encore allumés dans la salle. Les autres personnages arrivent par les allées. On est DANS la datcha, on est avec eux, on est immergés sans même l’avoir senti, pressenti, dans la famille de Vania, de Alexandre Petrovitch Voinitski, de Maria Voinitskaia et de leurs proches. Ce sera là une des premières magies de la mise en scène de la jeune Julie Deliquet : immédiateté, proximité, immersion, le public est entièrement absorbé par la scène et cette famille.

Cette famille, donc, c’est la famille de Vania. Il a longtemps et beaucoup sacrifié pour que son beau-frère, le professeur Alexandre Petrovitch Voinitski puisse se consacrer à ses recherches et ses publications. Il vit dans la datcha que sa soeur défunte, et première femme de Alexandre Petrovitch Voinitski a légué à leur fille Sonia. Le professeur vit dans la datcha avec sa deuxième femme, la jeune et belle Elena. Vivent aussi ici Maria, la mère de Vania, et Tielegine, ancien propriétaire des lieux. Le médecin Mikhaïl Lvovitch Astrov vient régulièrement leur rendre visite.

On les écoute parler, converser, sentant parfois une pointe de regret percer légèrement sous un regard ou un mot. A peine les doutes effleurent qu’ils sont balayés par la gaité russe : un verre de vodka ? La conversation oscille entre gaité non feinte et non-dits balayés. Un subtil équilibre qui jamais ne vacille, toujours parfaitement tendu entre ardeur et silences. Julie Deliquet réussit l’exercice difficile de résumer dans son adaptation tout le bouillonnement russe, toute l’ardeur, toutes les souffrances, en seulement quelques mots, regards, attitudes. Elle est évidemment aidée par la perfection du jeu des comédiens français : Laurent Stocker est un Vania bouillonnant et bouleversant de regrets et d’aigreurs contenues. Florence Viala est Elena : on distingue sous chacune de ses phrases, chacun de ses silences, la passion censurée et sagement occultée. Tous les autres sont au diapason, de Hervé Pierre, magnifique Professeur, à Stéphane Varupenne, tout en tension retenue, à Dominique Blanc, dont le jeu semble miraculeusement osciller sur un fil microscopique, à Anna Cervinka, parfaite en Sonia à fleur de peau, bouleversante dans sa façon presque désespérée d’espérer. Evidemment la nuit sera propice aux explosions trop longtemps retenues et on assiste, pantois, le coeur en apnée, aux débordements les plus violents et latents, respiration en apnée et souffle aux lèvres.

Si Tchekov peint toujours une humanité triste et bouleversante, Julie Deliquet et les comédiens français réussissent ici un tableau d’une finesse et d’une subtilité rares, nous plongeant en quelques tableaux dans les tréfonds de l’âme, ses ressorts, ses sursauts, ses souffrances et ses désirs. Un travail d’une précision chirurgicale où les implosions nous transportent autant que les explosions, où chaque émotion est dessinée avec un pointillisme exacerbé, où les coeurs chavirent autant qu’ils halètent.

Une pure merveille donc, que l’on voudrait pouvoir revoir, chérir, revoir encore, pour savourer chaque seconde, minute, parcelle, moment, d’un moment de théâtre rare et cher : un jeu pour et au service du texte, en toute humilité et toute générosité. Brillant. Rare.

« Vania », d’après Oncle Vania de Tchekhov

Mise en scène de Julie Deliquet

Avec Laurent Stocker, Florence Viala, Dominique Blanc, Anna Cervinka, Stéphane Varupenne, Hervé Pierre, Noam Morgensztern.

 théâtre du Vieux-Colombier (Comédie-Française)

jusqu’au 6 novembre 2016.

Réservations au 01 44 58 15 15


Dom Juan, ou le festin trop épicé de Sivadier

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A l’Odéon, Dom Juan arrive par la salle et commence par séduire les spectatrices. Oeil de velours et regard canaille, il interpelle une spectatrice, lui offre des fleurs, les lui reprend pour en offrir à celle d’à coté, redistribue le tout et apostrophe même les femmes du balcon «Êtes-vous accompagnée ? Seule ? ». Le procédé est habile : dès les premières minutes le public espère que le comédien appelle une Valérie, une Sonia, une Sarah… Conquis, donc, et vite abandonné pour une Claire ou une Fatima. Le voilà, le Dom Juan de Sivadier : volage, sans aucun scrupule, n’attendant pas de se repaître d’une femme qu’il séduit déjà la suivante. Sivadier nous livre davantage un dévoreur de chairs, un arracheur de cœurs plein de mépris pour la morale, dont l’unique religion serait le plaisir, s’il en avait une. Mais de religion on en parle moins, si ce n’est au travers de ses rhéteurs : Sganarelle, en premier lieu, fidèle valet autant que contradicteur silencieux, ou bien le père de Dom Juan, rageur effondré par l’impiété de son fils.

Ce ténébreux Dom Juan, l’homme pressé d’aimer, de posséder, peu soucieux de scandaliser, l’homme impie qui porte le blasphème en étendard et brise les coeurs en série, l’homme qui ne croit en rien ni en personne, Dom Juan est ici joué par Nicolas Bouchaud, habitué des créations de Jean-François Sivadier. Sa présence scénique est immense, il occupe, happe, avale l’espace et ses partenaires. A ses cotés surnage Vincent Guedon, formidable Sganarelle, complice par loyauté mais censeur non avoué. Dans l’ombre de ce duo  parfaitement complémentaire le reste de la distribution peine à émerger : Marie Vialle est une Elvire inégale, Stephen Butel, Marc Arnaud, Lucie Valon interprètent tour à tour les autres personnages, multipliant les métamorphoses autant que les effets : on crie, on rit fort, on exagère, et on en perd le spectateur qui ne sait plus s’il assiste à un drame, une comédie, une foire ou un mélange un peu foutraque. Une direction plus claire aurait peut-être moins brouillé les pistes.

Tous évoluent dans une jolie scénographie de gris, de bleu ou d’argent : au plafond pendent planètes, étoiles, représentant ce ciel que Dom Juan ne cesse de défier. Le décor du tombeau du commandeur est également magnifique, sombre, bordé de statues voilées qui observent dans la pénombre la scène telles des spectres venus de l’au-delà.  Un néon lumineux indique épisodiquement un compte à rebours : on pourrait croire que ce sont les minutes qui séparent Dom Juan du châtiment final, ce ne seraient que le nombre de fois où le mot Ciel est prononcé : effet superflu qui n’apporte pas grand-chose au spectateur, tout comme la mention « scène censurée à la création» qui clignote quand la scène du pauvre est jouée. D’autres effets de mise en scène viennent charger la pièce : l’apostrophe au public du début qui est rappelée plusieurs fois, intégrant les prénoms des spectatrices au nombre de victimes du prédateur pendant la pièce, ou cette interprétation de Sexual Healing de Marvin Gaye par Nicolas Bouchaud en peignoir, une chanson de Brassens dite par Sganarelle, ou sa nudité de Dom Juan aspergé de sceaux d’eau pendant sa feinte conversion. Nudité, chanson, néon… autant d’effets cosmétiques inutiles qui, quand ils ne sont pas justifiés, viennent polluer l’interprétation du texte.

Vous l’aurez compris je reste partagée devant la mise en scène de Sivadier : si les comédiens sont solaires, la scénographie magnifique, et le parti-pris somme toute cohérent, trop d’effets, de tics de mise en scène viennent s’ajouter de façon inutile et surtout injustifiée. C’est dommage, car ils affectent par l’importance qui leur est donnée une vision toute en énergie décuplée, du coup plus assez captivante.

 

 

Dom Juan, de Molière

Théâtre de l’Odéon, jusqu’au 4 novembre 2016

Réservations au 01 44 85 40 40

Mise en scène Jean-François Sivadier

Avec : Nicolas Bouchau, Vincent Guédon, Stephen Butel, Marc Arnaud, Marie Vialle, Lucie Valon.

Scénographie Daniel Jeanneteau, Christian Tirole, Jean-François Sivadier

Lumières Philippe Berthomé assisté de Jean-Jacques Beaudouin

Les rustres apprivoisés

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Affreusement goujats, odieusement butors et furieusement asociaux, tels sont les quatre rustres dont vont se jouer quatre épouses et fille frondeuses dans la savoureuse comédie de Goldoni actuellement en tournée avec la troupe du Français. Ces rustres sont Lunardo, Maurizio, Canciano et Simon, des marchands vénitiens aussi viscéralement machistes que naïvement béotiens : leurs femmes et filles sont faites pour rester à la maison, sans sorties ni fanfreluches ou toute autre billevesée du même acabit qui viendrait jeter l’opprobre sur leur réputation de sage et honnête bourgeois. Aussi quand Lunardo décide de marier sa fille Lucietta au fils de Maurizio sans que jamais les deux jeunes gens se soient rencontrés, leurs femmes décident de se jouer d’eux et imaginent une ruse pour favoriser la rencontre des deux innocents avant la noce.

Dans cette farce tout aussi drôlissime que picaresque les comédiens français se régalent en impayables goujats : Christian Hecq (Lunardo) est irrésistible en veuf remarié macho-bourru-malotru, aussi désespérément grognon que touchant (« Je l’aime bien, ma foi ; si fait, je l’aime bien, mais, sous mon toit, je ne veux voir d’autre maître que moi ! »). Nicolas Lormeau joue avec plaisir les pères butés – ânes bâtés suivi par Gérard Giroudon et Bruno Raffaelli en époux-géoliers bas du plafond mais convaincus de leur bon droit. Face à eux, les femmes ne sont pas en reste : Clotilde de Bayser est une fieffée résistante, insupportablement têtue, accompagnée par Coraly Zahonero et Céline Samie qui s’amusent en épouses apparemment soumises mais… pas que. Les jeunes Rebecca Marder, Julien Frison et Laurent Natrela, moins présents, sont eux aussi attendrissants.

Mais ce qui fait le sel de la pièce, outre la mise en scène plutôt classique mais toute en vivacité de Jean-Louis Benoit, ou le décor volontairement sombre et austère de ces appartements-prisons, c’est la saveur du propos goldonien. Sous l’exquise drôlerie et la farce comique, on se surprend à trouver ces butors de maris en réalité carrément touchants : si la satire sociale épingle la vanité et l’obscurantisme dont font part ces inénarrables rustres, on s’émeut au final aussi de leur tendresse cachée pour leurs épouses, de leur incapacité à se passer d’elles et de leur terreur silencieuse à l’idée de se retrouver seuls. Ces femmes (in)soumises cachent aussi sous leur rébellion effrontée un réel attachement pour leurs maris et ne réclament au final rien d’autre que d’être mieux aimées. Dans une société vénitienne en pleine mutation, nos quatre rustres sont en réalité terrorisés par le changement et la peur de perdre leurs prérogatives, leurs femmes, leurs identités telles qu’on les leur a inculquées.

Goldoni, comme tant d’autres, l’a très bien dit : sans la femme, l’homme n’existe pas ; mais il ne le sait parfois pas. On s’aime donc beaucoup mais mal, dans cette comédie au rythme effréné, jusqu’à l’épilogue drolatique et joyeux. Et le public aime tout autant ces Rustres gouleyants qui se dégustent avec beaucoup, beaucoup de gourmandise.

Les Rustres, de Carlo Goldoni

Traduction de Gilbert Moget

Mise en scène Jean-Louis Benoit

Avec : Gérard Giroudon, Bruno Raffaelli, Coraly Zahonero, Céline Samie, Clotilde de Bayser, Laurent Natrella, Christian Hecq, Nicolas Lormeau, Julien Frison, Rebecca Marder

CDN Sartrouville les 4 et 5 octobre 

En tournée à :

Théâtre Montansier – Versailles du 9 au 11 décembre puis les 30 et 31 décembre 2016