LE TESTAMENT DE MARIE, MES Deborah Warner

D’une icône à l’autre…

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Après Los Angeles et Londres c’est à l’Odéon (en partenariat avec la Comédie Française) que Deborah Warner lève le voile sur Marie en adaptant le roman de Colm Toibin. Sous la plume de l’auteur irlandais, la Femme mythique, la Mère de Jesus est dépouillée son statut d’icône et n’est plus qu’une femme ordinaire, mère d’un fils lui-même ordinaire.

Du sacré au banal

Avant le spectacle, le spectateur est appelé à monter sur scène. Au centre, figée dans une cage de verre, protégée des passants mais offerte à leur curiosité, Marie se tient, drapée de rouge. Devant elle brûlent des dizaines de bougies. Tout autour de cette cage, un olivier suspendu, un vautour (vivant), des bougies, encore, un tronc suspendu, surplombé d’une roue. Mais de ces symboles chrétiens ne subsistera rien une fois la pièce commencée. La cage se lève pour laisser Dominique Blanc se lever et se défaire de son habit de Madone. Les bougies disparaissent, le vautour est rendu à son dresseur. Marie revient vêtue d’un jean et d’une tee-shirt. La Madone a laissé place à la femme.

D’aucuns verront une part de blasphème dans le texte de Colm Toibin, qui défait Marie de ses atours sacrés. La Madone n’est qu’une femme ordinaire, qui range, lave, allume une cigarette. D’aucuns seront décontenancés par cette démystification de l’icône rendue au rang de simple humaine. On pourra être gênés par la mise en scène à la fois onirique et terre à terre, terriblement pragmatique, de ce récit débité sans emphase, sans passion, parfois d’un réalisme cru. On pourra être gêné, peut-être, au début, puis on se laissera happer par la voix et le regard de Dominique Blanc qui donne à Marie la voix d’une femme, d’une mère, qui a souffert et s’interroge, sceptique. Qui était vraiment son fils ? Qui étaient ces hommes qui l’entouraient ? Des désaxés ? Des adorateurs ? Etaient-ce des miracles ou des manipulations, des visions, des fantasmes ? Avaient-ils raison ? Avait-il raison, lui ?

Du banal au sacré

Aucune réponse, mais la vision d’une femme tout simplement humaine, une mère aimante mais lucide, que le jeu de Dominique Blanc rend hypnotique et envoutante. On ne peut la lâcher du regard, on se laisse subjuguer par son jeu. L’icône, à l’Odéon, n’est plus Marie mais Dominique Blanc, immense, sublime.

Le testament de Marie

De Colm Toibin,

Mise en scène Deborah Warner

Avec Dominique Blanc

Scénographie Tom Pye

Théâtre de l’Odéon, en partenariat avec la Comédie-Française

jusqu’au 3 juin

Réservations au 01 44 85 40 40

LA RESISTIBLE ASCENSION D’ARTURO UI, B. Brecht, par K. Thalbach, Comédie-Française

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Un hommage qui manque d’impact

♥♥

Bertold Brecht vit ses oeuvres brulées lors de l’autodafé du 10 mai 1933 à Berlin et fut déchu de sa nationalité allemande deux ans plus tard. En 1941, lors de son exil en Finlande, il écrivit La résistible Ascension d’Arturo UI en seulement trois semaines.

Cette résistible ascension est un brûlot contre Hitler sous forme de parabole : le dictateur y est représenté en apprenti gangster, mafieux à deux balles qui saura se hisser au rang de parrain absolu et maître sans pitié en exploitant les revendications du trust du chou-fleur dans le Chicago des années 30. Chantage, pots de vin, intimidations, meurtres, manipulation des populations, chaque étape de l’ascension d’Arturo fait implicitement référence aux marches gravies par Hitler pour parvenir au pouvoir. Si tous les personnages sont inspirés de l’entourage du chancelier : Ernesto Roma pour Röhm, Gori pour Goring, Dollfoot pour Dollfuss, Gobbola pour Goebbels, et enfin Arturo Ui pour Adolf Hitler, c’est l’expressionnisme allemand qui prévaut : les bandits sont loufoques, burlesques, le trait est volontairement forcé, les maquillages outranciers, les faciès clownesques.

Et visiblement les comédiens français se régalent dans cette démesure brechtienne : Laurent Stocker incarne un Arturo Ui dans la lignée du Dictateur de Chaplin : tour à tour faiblard, geignard, il se transforme peu à peu en despote tyrannique avec force mimiques, gesticulations grandiloquentes et regards noirs. Jeremy Lopez est un machiavélique et fascinant Gobbola-Jocker tandis que Serge Bagdassarian est irrésistible en tyrannique et obèse Gori. Impossible de citer tous les autres, si ce n’est le méconnaissable et toujours parfait Eric Genovese en crooner affable, Michel Vuillermoz en comédien-professeur aussi imbibé que délicieusement ridicule – et admirable, Florence Viala, Thierry Hancisse et j’en passe. Une partition qui visiblement les régale, les pousse à jouer et surjouer selon les codes typiques du Volkstheater dans une scénographie réussie où les personnages évoluent dans les rets d’une gigantesque toile d’araignée.

Pour autant, tant de distanciation, de traits volontairement grossis, de grotesque, sont-il aujourd’hui le meilleur moyen de dénoncer, de toucher, d’alerter ? A l’heure où encore une fois l’extrémisme vient ramper sous nos portes, ne doit on pas au contraire frapper les esprits par un propos plus clair, plus fort, plus explicite ? La distanciation chère à Brecht, si elle dénonçait avec cynisme la montée des extrémismes après que celle d’Arturo H ait eut lieu, est-elle aujourd’hui, alors que cette ascension a commencé certes mais peut encore être stoppée net, est-elle encore le meilleur moyen de toucher, de faire réagir, de faire prendre conscience du danger ? Aujourd’hui plus que jamais il n’est pas question de rire, mais d’avoir suffisamment peur pour agir et décider en son âme et conscience de faire front contre les extrémisme et la haine, le mépris et la cupidité, quelles que soient leurs formes et leurs représentants.

On rit, donc, devant cette outrancière et résistible ascension, on rit souvent parce qu’ils peuvent être parfaitement désopilants : mais le tyrannique et implacable Néron-Stocker, l’effrayant et serpentin Genovese-Aschenback, étaient à mon sens des signaux plus efficaces parce que réellement glaçants à brandir face au danger. Si Katharina Thalbach, née et nourrie par le Berliner Ensemble, rend ici un hommage respectable et atavique à l’expressionnisme allemand, la force du message semble s’être quelque peu évaporée au fil des ans. Pour autant ne baissons pas les bras et continuons d’opposer l’art, l’intelligence et l’ouverture à la bêtise, la crasse et la folie de tous les Arturo Ui du monde.

La Résistible Ascension d’Arturo Ui de Bertolt Brecht

Mise en scène de Katharina Thalbach

Comédie-Française, jusqu’au 30 juin

Réservations au 01 44 58 15 15.

Avec Thierry Hancisse, Éric Génovèse, Bruno Raffaelli, Florence Viala, Jérôme Pouly, Laurent Stocker, Michel Vuillermoz, Serge Bagdassarian, Bakary Sangaré, Nicolas Lormeau, Jérémy Lopez, Nâzim Boudjenah, Elliot Jenicot, Julien Frison

LA REGLE DU JEU – Comédie Française

Christiane Jatahy chamboule la Comédie Française

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Décidément la Comédie Française bouscule et se bouscule en cette saison 2016-2017. Après le scénario des Damnés revisité par Ivo van Hove c’est au tour du film de Jean Renoir, La règle du jeu, d’être adapté cette fois-ci par Christiane Jatahy. Si la metteur en scène brésilienne conserve la trame du scénario de Renoir et ses principaux dialogues, elle ne manque pas de donner un petit goût d’aujourd’hui à sa version : la belle Christine est d’origine marocaine, André Jurieux franchit la Méditerranée pour sauver des migrants. On chantera sur Dalida tandis que Robert, le maître des lieux passionné de cinéma, filmera ses invités (caméra ou drone au poing) dans sa demeure qui n’est autre que la Comédie-Française elle-même, où l’on suivra les invités des loges aux cuisines en passant par le hall et les coulisses. C’est réécrit, donc, mais pas tant et Christiane Jatahy garde le sel intrinsèque de la Règle du jeu : pendant cette soirée où la fête et le plaisir sont de mise, les invités, les hôtes, les domestiques vont s’abandonner, au gré des rencontres furtives au détour d’un couloir, des confidences chuchotées et des regrets soupirés, au jeu de l’amour et du hasard… au jeu des faux semblants et des désirs cachés.

Des comédiens aux talents protéiformes

Et comme c’est justement Christiane Jatahy qui s’attelle à la tâche, on y retrouve sa patte et son oeil, son regard toujours cinématographique : les 26 premières minutes de la pièce sont un film projeté sur le grand écran blanc installé face aux spectateurs. Vingt-six minutes de film où l’oeil et la caméra jatahienne parviennent à capter les regards cachés, rendre vivants les silences, effleurer les regrets, éclairer les visages et dévoiler les non-dits. Si nul n’a besoin de prouver le talent des comédiens-français, Christiane Jatahy parvient, que ce soit derrière sa caméra ou sur scène, à sublimer leur jeu : Laurent Laffite (André Jurieux) devient vibrant de regrets et de trouble devant la fascinante Christine (Suliane Brahim) aussi ambigüe que passionnée ; Elsa Lepoivre crève encore une fois l’écran / la scène en Geneviève désenchantée qui s’abandonne dans l’ivresse, Julie Sicard est une Lisette toute en provocation révoltée et malicieuse, Bakary Sangaré est un Edouard Schumacher inféodé à sa jeune femme mais consumé de jalousie ; Jérémy Lopez s’amuse, amuse en maître les lieux : fou, joyeux, amoureux, dépassé, le tout jeune Sociétaire n’en finit pas de dévoiler les pans toujours plus impressionnants de son talent. On n’oubliera pas Jérôme Pouly ni l’impeccable Serge Bagdassarian, sorte de Monsieur Loyal aux chansons délicieusement joyeuses et partagées et surtout, le méconnaissable au premier regard mais indubitablement impeccable Eric Génovese (Marceau), qui n’en finit pas de me surprendre et me ravir dans chacun de ses rôles.

Des spectateurs immergés

Ils s’amusent tous, donc, et se régalent visiblement à surprendre et retourner le public du Français : sur l’écran, puis dans la salle (alors que la transition écran / scène s’est faite tout à fait naturellement), les coulisses ou les loges, ils offrent un spectacle protéiforme qui balaie d’un grand revers de culot, d’audace et de liberté les codes de la maison de Molière. Le public, quelque peu interdit, se laisse peu à peu submerger par la vague. Il n’est plus le spectateur attentif mais un invité immergé dans un spectacle qui se joue sur écran, sur scène, dans les loges et dans la salle. Envahi, l’hôte du français se laisse emporter. Invité, il tape des mains en entonnant du Céline Dion, voyeur, il surprend les amants dont les visages sont décuplés par les écrans, confident, il tremble pour celui dont il devine le tragique destin.

Quelques spectateurs seront restés de glace, ou bien seront craintivement restés sur leur garde devant tant de chambardement : nul doute qu’ils y reviendront, attirés par ce vent de nouveauté et de grâce qui souffle sur le Français. Nous, on aime, on aime même beaucoup. Et si ce qui était subversif chez Beaumarchais (mis en exergue par Jean Renoir dans son générique), ou dans l’histoire de la Règle du jeu en 1939, si la critique de la bourgeoisie et les rapports maîtres-domestiques sont teintés de désuétude aujourd’hui, Christiane Jatahy réussit à saisir l’inaltérable et indéfectible sel des relations humaines, l’amertume des amours passées et des regrets consumés, la joie pétillante des espoirs innocents, les colères et les renoncements, les désirs, les petites ou les grandes hypocrisies, les courages effrités et les lâchetés rampantes. Un travail d’orfèvre et un travail d’équipe qui nous laisse cois avant de nous transporter.

On recommence ?

La Règle du Jeu

D’après le scénario de Jean Renoir

Mise en scène et version scénique : Christiane Jatahy

Scénographie : Marcelo Lipiani et Christiane Jatahy

Assistanat à la mise en scène : Marcus Borja

Avec : Éric Génovèse, Jérôme Pouly, Elsa Lepoivre, Julie Sicard, Serge Bagdassarian, Bakary Sangaré, Suliane Brahim, Jérémy Lopez, Laurent Lafitte, Pauline Clément

Piano : Marcus Borja

Comédie-Française

Jusqu’au 15 juin 2017

Réservations au 01 44 58 15 15

Un marivaudage bucolique et champêtre au Français

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L’antagonisme Paris – Province semble inspirer le créateur de la Compagnie des Petits Champs. Après sa (délicieuse) mise en scène de Monsieur de Pourceaugnac aux Bouffes du Nord, où un brave provincial monté se marier dans la capitale était victime des subterfuges roublards et perfides de la jeunesse parisienne, Clément Hervieu-Leger s’attaque ici au très bucolique et marivaudien Le petit maître corrigé, où l’on rencontrera Rosimond, jeune et précieux citadin venu chercher promise en campagne : or la fière provinciale piquée par son absence de déclaration, décide de se jouer du jeune butor, aidée de sa fidèle servante Marton et du valet de Rosimond, l’effronté Frontin bien décidé quant à lui à épouser Marton. Elle obtiendra déclaration, ou ne se mariera point.

Préjugés ruraux et bucolique sociale

Nous ne sommes plus à Paris, donc, mais dans un abondant paysage champêtre : une vaste dune sur laquelle se dressent à la vas-y-comme-je-te-pousse de grands épis de blé. Ce sera le seul terrain de jeu des Comédiens Français, qui s’ébrouent avec un plaisir non dissimulé dans l’herbe bucolique et la délicieuse scénographie imaginée par Eric Ruf sous les éclairages raffinés de Bertrand Couderc. Au fil des répliques savoureusement salées sucrées de ce marivaudage on se laissera embarquer par l’enthousiasme des comédiens français : Loïc Corbery (Rosimond) excelle en sot parigot précieusement ridicule ; Christophe Montenez (Frontin), décidément surprenant vient bousculer l’image de Martin Essenbeck et prouver, s’il en était besoin, combien sa palette de jeu semble large. Adeline d’Hermy (Marton) régale de sa gouaille railleuse admirablement servie par sa voix haut perchée et son regard pétillant, tandis que Claire de la Rüe du Can incarne les jeunes premières avec toute la détermination requise par le rôle. A leurs cotés Dominique Blanc (la marquise), Didier Sandre (le comte), Florence Viala ou Pierre Hancisse complètent une distribution parfaitement dirigée par Clément Hervieu-Léger.

En faisant confiance à Clément Hervieu-Léger et sa direction d’acteurs précise et millimétrée, Eric Ruf confirme que décidément, la saison continue de s’annoncer belle, riche et diverse au Français. On ne peut qu’applaudir ce très classique mais ravissant et bucolique Petit maître corrigé.

Le petit maître corrigé

de Marivaud

Mise en scène Clément Hervieu-Leger

Avec : Florence Viala, Loïc Corbery, Adeline d’Hermy, Pierre Hancisse, Claire de la Rüe du Can, Didier Sandre, Christophe Montenez, Dominique Blanc, Ji Su Seong

Comédie Française

jusqu’au 24 avril 2017

Réservations au 01 44 58 15 15

Au bonheur des russes

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On peut être surpris quand on pénètre dans la salle du Vieux Colombier, : les rangées de fauteuils ont été déplacées et la scène est maintenant au centre d’un dispositif bi-frontal. Les spectateurs s’asseyent de part et d’autre d’une grande table où quelque vaisselle est installée. A cour (ou jardin, c’est selon) un fauteuil, un grand buffet, un piano. Un homme est là, il attend pendant que les spectateurs prennent place. Il observe la salle, les gens. Vêtu d’une veste de cuir, il est attentif et absent. Là, et ailleurs. On s’installe, on se place, et soudain un autre homme arrive et parle. Un peu comme si on avait plongé de façon urgente et inattendue dans la pièce. Les feux sont d’ailleurs encore allumés dans la salle. Les autres personnages arrivent par les allées. On est DANS la datcha, on est avec eux, on est immergés sans même l’avoir senti, pressenti, dans la famille de Vania, de Alexandre Petrovitch Voinitski, de Maria Voinitskaia et de leurs proches. Ce sera là une des premières magies de la mise en scène de la jeune Julie Deliquet : immédiateté, proximité, immersion, le public est entièrement absorbé par la scène et cette famille.

Cette famille, donc, c’est la famille de Vania. Il a longtemps et beaucoup sacrifié pour que son beau-frère, le professeur Alexandre Petrovitch Voinitski puisse se consacrer à ses recherches et ses publications. Il vit dans la datcha que sa soeur défunte, et première femme de Alexandre Petrovitch Voinitski a légué à leur fille Sonia. Le professeur vit dans la datcha avec sa deuxième femme, la jeune et belle Elena. Vivent aussi ici Maria, la mère de Vania, et Tielegine, ancien propriétaire des lieux. Le médecin Mikhaïl Lvovitch Astrov vient régulièrement leur rendre visite.

On les écoute parler, converser, sentant parfois une pointe de regret percer légèrement sous un regard ou un mot. A peine les doutes effleurent qu’ils sont balayés par la gaité russe : un verre de vodka ? La conversation oscille entre gaité non feinte et non-dits balayés. Un subtil équilibre qui jamais ne vacille, toujours parfaitement tendu entre ardeur et silences. Julie Deliquet réussit l’exercice difficile de résumer dans son adaptation tout le bouillonnement russe, toute l’ardeur, toutes les souffrances, en seulement quelques mots, regards, attitudes. Elle est évidemment aidée par la perfection du jeu des comédiens français : Laurent Stocker est un Vania bouillonnant et bouleversant de regrets et d’aigreurs contenues. Florence Viala est Elena : on distingue sous chacune de ses phrases, chacun de ses silences, la passion censurée et sagement occultée. Tous les autres sont au diapason, de Hervé Pierre, magnifique Professeur, à Stéphane Varupenne, tout en tension retenue, à Dominique Blanc, dont le jeu semble miraculeusement osciller sur un fil microscopique, à Anna Cervinka, parfaite en Sonia à fleur de peau, bouleversante dans sa façon presque désespérée d’espérer. Evidemment la nuit sera propice aux explosions trop longtemps retenues et on assiste, pantois, le coeur en apnée, aux débordements les plus violents et latents, respiration en apnée et souffle aux lèvres.

Si Tchekov peint toujours une humanité triste et bouleversante, Julie Deliquet et les comédiens français réussissent ici un tableau d’une finesse et d’une subtilité rares, nous plongeant en quelques tableaux dans les tréfonds de l’âme, ses ressorts, ses sursauts, ses souffrances et ses désirs. Un travail d’une précision chirurgicale où les implosions nous transportent autant que les explosions, où chaque émotion est dessinée avec un pointillisme exacerbé, où les coeurs chavirent autant qu’ils halètent.

Une pure merveille donc, que l’on voudrait pouvoir revoir, chérir, revoir encore, pour savourer chaque seconde, minute, parcelle, moment, d’un moment de théâtre rare et cher : un jeu pour et au service du texte, en toute humilité et toute générosité. Brillant. Rare.

« Vania », d’après Oncle Vania de Tchekhov

Mise en scène de Julie Deliquet

Avec Laurent Stocker, Florence Viala, Dominique Blanc, Anna Cervinka, Stéphane Varupenne, Hervé Pierre, Noam Morgensztern.

 théâtre du Vieux-Colombier (Comédie-Française)

jusqu’au 6 novembre 2016.

Réservations au 01 44 58 15 15


Moments de grâce à l’Interlope Cabaret

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Au Studio Théâtre, face à la Pyramide inversée de Ieoh Ming Pei, se joue pendant quelques délicieuses semaines le non moins délicieux L’Interlope Cabaret imaginé par Serge Badgassarian. Loin des cabarets Français devenus depuis quelques années des incontournables (Cabaret Georges Brassens (avec le (toujours aussi) délicieux Bagdassarian), Cabaret Léo Ferré ou Barbara), nous voilà plongés dans le milieu équivoque des cabarets clandestins de l’entre deux guerres, quand l’homosexualité était encore sulfureuse, tue, cachée. Cet Interlope cabaret est ici tenu par Axel (Véronique Vella) qui dirige d’une main ferme ses trois chanteurs : Tristan, le doyen, sage et résigné (Michel Favory), Camille, homo assumé (délicieux… Bagdassarian) et enfin Pierre le père de famille bisexuel assumé (Benjamin Lavernhe).

Des loges à la scène, on assiste donc aux confidences, récits, crêpages de chignons parfois, petites histoires et grandes amitiés de ces quatre êtres hors du commun et hors normes de l’époque. Chacun va dire avec mélancolie, tendresse, douceur, comment il est arrivé sur ce chemin parfois sinueux qui mène à l’homosexualité et au Cabaret. La frêle Véronique Vella se glisse dans les guêtres et les bretelles d’Axel, la patronne des lieux : voix grave et regard de soie, elle hypnotise autant qu’elle titille le spectateur en propriétaire de cabaret qui dirige ses trois hommes d’un main de fer et d’un amour de velours. Bagdassarian étonne, emporte, séduit le public avec sa taille de guêpe moulée dans des robes aussi voluptueuses que son regard pétillant et malicieux bordé de cils immenses ; Michel Favory est résolument touchant de discrétion et de pudeur, tandis que Benjamin Lavernhe est un impayable gamin facétieux provocateur et frondeur. Superbement maquillés, convaincus et convaincants, les quatre artistes s’amusent visiblement dans ces tenues pas toujours faciles : strass, paillettes, escarpins vertigineux et plumes leurs donnent au final une grande liberté et tous s’abandonnent visiblement avec bonheur à leurs personnages.

Au fil des chansons, toutes choisies avec soin par Serge Bagdassarian, et accompagnées la contrebasse par Olivier Moret et Benoît Urbain au piano, on entendra des poèmes mis en musique comme A Londres, de Guillaume Apollinaire ou le sublime Condamné à mort de Jean Genêt, purs moments de perfection offerts par Michel Favory. Des instants de grâce aussi, comme le troublant Ouvre, qu’entonne Véronique Vella les yeux dans les yeux avec une spectatrice, ou From Amsterdam, confidences touchantes murmurées par Benjamin Lavernhe. D’autres chansons, tour à tour drôles, touchantes, émouvantes, provocatrices, font le sel de ce cabaret dans lequel nous plongeons le coeur battant et l’émotion au coeur des lèvres. C’est gai, touchant, drôle, impertinent, toujours empli de tendresse et de respect. C’est beau, c’est maîtrisé et interprété avec amour et joie.

Que demander de plus ? Une reprise, tiens, parce que, après tout, il n’y a pas de raison qu’on n’y retourne pas l’année prochaine. N’est-ce pas ?

L’interlope cabaret,

Studio-Théâtre Comédie-Française

Réservations au 01 44 58 98 58

Jusqu’au 30 octobre 2016

Mise en scène Serge Bagdassarian

Avec Véronique Vella, Michel Favory, Benjamin Lavernhe, Serge Bagdassarian

Musiques originales, direction musicale et arrangements de Benoît Urbain

Costumes de Siegrid Petit-Imbert

Maquillages et coiffures de Véronique Souli

Le bruit et la fureur ouvrent le Festival d’Avignon avec Les damnés

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Photo Christophe Raynaud de Lage

Quel autre endroit que le Palais des Papes érigé par l’inquisiteur Benoit XII et le fastueux Clément VI pouvait accueillir le retour de la Comédie Française au Festival d’Avignon ? La violence et la décadence de la famille von Essenbeck imaginée par Luchino Visconti dans Les damnés résonnent étrangement dans les effluves de faste et de seigneurie sur lesquelles reposent les fondations du Palais. Prés de 700 ans après, Ivo van Hove et la troupe du Français plantent dans l’espace monumental le décor d’une fresque sulfureuse sur fond de montée du nazisme, de soif de pouvoir, de déchirures familiales et d’ambitions politiques.

Sur scène, un décor réduit à sa plus simple expression : un vaste plateau orange (couleur de feu) bordé à cour par 6 cercueils ouverts qui attendent leurs victimes et à jardin par des tables, miroirs, lits, portants devant lesquels les comédiens s’habilleront et se prépareront au fil des scènes. En fond de plateau un vaste écran projettera les images tournées en direct par l’équipe de Tal Yarden, fidèle au metteur en scène flamand. Au dessus de l’écran, 4 musiciens souligneront les moments forts du spectacle.

Le décor monacal est planté, le récit de l’horreur peut débuter. La richissime famille d’industriels von Essenbeck s’apprête à fêter l’anniversaire du patriarche, Joachim von Essenbeck (Didier Sandre). L’homme a fait fortune dans la sidérurgie. Il pleure son fils aîné, mort pendant la première guerre mondiale et condamne Hitler et ses idées ; mais il s’allie la mort dans l’âme au parti et met ses usines au service de l’armement de guerre. Autour de lui, Sophie (Elsa Lepoivre), sa belle-fille devenue veuve, calculatrice et ambitieuse, est la mère de Martin von Essenbeck (Christophe Montenez), jeune homme torturé à la sexualité ambigüe. Elizabeth (Adeline d’Hermy) la nièce de Joachim est là, avec son mari Herbert Thalman (Loïc Corbery), le juif libéral opposé aux nazis ; Konstantin von Essenbeck (Denis Podalydes) membre des SA, Gunther von Essenbeck son fils (Clément Hervieu-Léger), Aschenback (Eric Genovese), un cousin membre des SS est là, de même que Fredriech Brukman (Guillaume Gallienne), ingénieur de l’usine familiale et amant de Sophie von Essenbeck. L’annonce de l’incendie du Reichstag va plonger la famille dans le chaos et la démence. Meurtres, inceste, pédophilie, ambitions, rage et fureur vont décimer la prospère famille jusqu’à l’anéantissement via l’avènement de la haine.

Dans un dispositif chirurgical, Ivo van Howe entraîne les spectateurs dans la tourmente et la folie qui vont faire vaciller cette famille. La video tournée en direct par l’équipe de Tal Yarden (il faudra au spectateur s’habituer à la présence du caméraman qui suit les comédiens sur scène) est diffusée en temps réel sur le fond de scène. Le procédé intensifie à la fois l’horreur et magnifie le jeu des comédiens mais peut aussi distancier le spectateur en le laissant en marge de la violence exprimée. Alors que les cercueils accueillent leurs victimes, les cuivres des musiciens rugissent et les comédiens viennent faire face au public passif dans un silence polaire violemment éclairé. Le jeu reprend et l’écran diffuse les images des victimes hurlant dans leurs cercueils leur désespoir, leur résignation ou leur rage. Il sera d’ailleurs intéressant de voir comment la mise en scène sera adaptée à la salle Richelieu cet automne.

Le tout est à la fois moralement glaçant et glacialement clinique. La multiplication des effets, le visages des comédiens filmés et projetés, les images d’archives (incendie du Reichstag, Dachau, nuit des Longs Couteaux…), l’éclairage violent du public à chaque personnage sacrifié sur l’autel des ambitions et de la rage sont contrebalancés par de sublimes images et scènes comme le seul regard trouble de Martin quand il est en présence des enfants ou de sa mère, les larmes d’Elizabeth, la résignation de Herbert Thalman quand il entre dans son cercueil, la froideur impénétrable et vénéneuse du regard de Aschenback, la folie ivre et décadente de Konstantin dans une scène d’une crudité et d’une nudité rageuses.

Cette mise en scène implacable et parfois trop distanciante pour le public est admirablement servie par l’interprétation magistrale des comédiens-français : de Didier Sandre, mélancolique et résigné à Eric Genovese en insidieux reptile, en passant par Elsa Lepoivre, calculatrice et diabolique, Denis Podalydes, comme toujours remarquable caméléon au service de ses rôles, ou Christophe Montenez, confusément instable à la fois bourreau et victime, l’équipe de Eric Ruf propose ici une effroyable, glaciale vision d’une famille qui plonge dans la folie la plus abjecte.

En ces temps de folie et de terreur, de raisons qui vacillent et d’horizons brouillés par des relents de nationalisme et d’extrémisme, Ivo van Hove et la troupe du Français prouvent s’il en était encore besoin que le théâtre existe aussi et surtout pour s’opposer à la folie, à la haine rampante et l’ignorance sourde par ses témoignages brûlants, ses messages et valeurs indéfectiblement proclamés face à l’ignominie et la fureur des hommes.

Les damnés, d’après le scénario de Luchino Visconti

Festival IN Avignon 2016

Mise en scène Ivo van Howe

Avec : Sylvia Bergé, Éric Génovèse, Denis Podalydès, Alexandre Pavloff Guillaume Gallienne: Elsa Lepoivre Adeline d’Hermy Clément Hervieu-Léger Didier Sandre Christophe Montenez, Sébastien Baulain, Jennifer Decker, Basile Alaïmalaïs, Tjomas Gendreonneau, Ghislain Grelllier, Oscar Lesage, Stephen Tordo, Tom Woznicka, Ludmilla Roitbourd ou Margot Smither, Joya Doux ou Gaia Thallman, Agathe Brunetto ou Louise-Hana Golovine.

Musiciens : Bl!ndman : Koen Maas, Roeland Vanhoorne, Piet Rebel, Raf Minten.

Équipe artistique :

Scénographie et lumières : Jan Versweyveld

Costumes : An d’Huys

Vidéo : Tal Yarden

Musique originale et concept sonore : Eric Sleichim

Dramaturgie : Bart Van den Eynde

Assistant à la mise en scène : Laurent Delvert

Assistant à la scénographie : Roel Van Berckelaer

Assistant aux lumières : François Thouret

Assistant au son : Lucas Lelièvre