2666 où l’épopée envoutante de Julien Gosselin

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Après Les particules élémentaires, le jeune metteur en scène Julien Gosselin s’attaque à l’oeuvre foisonnante, complexe, riche, aux détours parfois insaisissables, de l’écrivain chilien Roberto Bolano.

2666, c’est un roman fleuve (1300 pages) où les trois premières parties semblent être totalement distinctes, rassemblant des personnages, situations géographiques, époques totalement différentes. Quatre critiques européens spécialistes d’un obscur auteur allemand Benno von Archimboldi dans la première (la partie des critiques), un professeur de philosophie chilien reclus dans la petite ville de Santa Teresa dans la deuxième (la partie d’Amalfitano) un journaliste politique noir-américain envoyé couvrir un combat de boxe dans la ville de Santa Teresa (la partie de Fate). Seuls points d’ancrages qui reviennent petit à petit puis de plus en plus souvent dans ces récits : une série de crimes violents, inouïs, commis sur des femmes dans la petite ville de Santa Teresa.

La quatrième partie (la partie des crimes) résume un par un les assassinats. Dans la cinquième, enfin, (la partie d’Archimboldi) les pièces du puzzle se rassemblent et on saisira le monstrueux et édifiant tableau qu’a voulu peindre Bolano.

Foisonnant et complexe, donc, mais matière incroyablement substantifique qui permet à Julien Gosselin de proposer un spectacle fleuve (11 h) dont on sort à la fois rincé et sous le choc d’une telle maîtrise.

Du texte, Julien Gosselin retient l’essentiel : les cinq parties sont conservées et le spectateur sera à son tour perdu entre elles, réduit en conjectures et perplexité devant un tel foisonnement. Il a également fait traduire dans les langues originelles de chaque personnage leurs textes et le spectacle en devient polyglotte et multiculturel (allemand, anglais, espagnol, français surtitrés alternent au fil des scènes). Pour représenter ces multiples lieux, contextes, la scénographie de Hubert Colas utilise des cubes qui coulissent en avant ou en arrière, sur eux-même, des voiles : espaces démultipliés, juxtaposés, divisés pour une scénographie toute en volumes et dimensions, ombres et lumières qui décuple l’effet, démultiplie ou atténue, c’est selon, la violence de certaines et scènes, tout comme leur beauté.

L’utilisation de la vidéo permet également des jeux de profondeur et de miroirs : les comédiens se filment (parfois eux même) avec des micro caméras (on est loin de l’imposant et parfois envahissant attirail utilisé par Ivo van Hove dans les Damnés), et les écrans vidéos au dessus et sur les cotés de la scène projettent les images. Le spectateur est pris dans l’étau de ces images démultipliées, envoûté par leur force et la musique jouée en live par des musiciens discrètement installés en hauteur. C’est parfois très fort, parfois trop, parfois aveuglant, parfois déroutant, parfois insoutenable de bruit, toujours captivant.

Au delà ce ce travail impressionnant où l’on devine la minutie extrême de la mise en scène, le travail de fourmi fait en amont pour découper, réécrire, étudier et proposer au spectateur une histoire incroyablement dense, on ne peut qu’applaudir également le travail de troupe qui est offert ici : les comédiens de Julien Gosselin jouent ensemble dans une réelle harmonie. Parfois inégaux ou plutôt parfois lestés de monologues longs et lancinants (monologue de Hugo Halder, de la députée mexicaine ou narratrice finale) mais toujours totalement investis malgré les heures qui défilent, on salue particulièrement Adama Diop, formidable, Carine Goron, parfaite équilibriste des sentiments, tout comme Noémie Gontier ou Antoine Ferron, magnifiques. Surprise pour les connaisseurs, l’apparition de Vincent Macaigne dans une des videos.

On en sort rincés, donc, mais aussi et surtout épatés par le travail monumental, millimétré, minutieux. Epatés par l’énergie des comédiens qui rejoueront dès demain pendant 11 heures et plus, épatés par les heures qu’on n’a pas vues défiler et par cette / ces quêtes entre le bien et le mal, entre l’horreur absolue du monde et l’espoir qu’il ne faut jamais cesser de garder .

2666

de Roberto Bolaño

adaptation et mise en scène Julien Gosselin / Cie Si vous pouviez lécher mon cœur

avec Rémi Alexandre, Guillaume Bachelé, Adama Diop, Joseph Drouet, Denis Eyriey, Antoine Ferron, Noémie Gantier, Carine Goron, Alexandre Lecroc-Lecerf, Frédéric Leidgens, Caroline Mounier, Victoria Quesnel, Tiphaine Raffier

Scénographie Hubert Colas

Création musicale Remi Alexandre et Guillaume Bachelé

Théatre de l’Odéon, aux Ateliers Berthier

Jusqu’au 16 octobre

Réservations au 01 44 85 40 40

Avignon 2016, clap de fin

Avignon c’est fini depuis quelques semaines maintenant. Le temps passe, les vacances ont volontairement été passées à lire plutôt qu’écrire, la rentrée approche à grands pas… Quelques pièces vues n’ont pas fait l’objet d’une critique complète, faute de temps, mais voici quelques mots sur chacune d’elles.

Un obus dans le coeur – Théâtre des 3 Soleils

J’avais raté les années précédentes le même texte joué par Grégori Baquet et je me faisais une joie de découvrir, enfin, ce texte de Wadji Mouawad que je ne connaissais que par sa lecture. Ici, c’est Julien Bleitrach qui co-signe la mise en scène et interprète le jeune Wahab, appelé au chevet de sa mère mourante . Wahab n’a pas revu sa mère depuis qu’il a fui la guerre, sa « soeur jumelle », son pays, ses racines. Un obus dans le coeur est l’histoire d’une renaissance qui nait de la mort, de l’exil, de la souffrance ; les thèmes chers au dramaturge sont bien présents, toujours aussi forts, pétris dans la douleur et le manque, ciselés à coup de souvenirs, de retours en arrière, d’instantanés parfois aussi brefs que fulgurants. Julien Bleitrach incarne Wahab avec une finesse et une justesse profondément touchantes, toujours sur le fil des mots et en équilibre ténu entre peine et espoir, résignation et colère. C’est beau,  juste, et bouleversant. Le thé à la menthe servi après le spectacle permet de se re-saisir et de repartir apaisé, comme Wahab. ❤❤❤❤

 

Un obus dans le coeur, de Wadji Mouawad

Mise en scène Jean-Baptiste Epiard et Julien Bleitrach

Avec Julien Bleitrach

La main de Leïla, au Théâtre des Béliers

A Sidi Farès, en Algérie, le jeune Samir projète secrètement et contre quelques dinars les scènes de baisers les plus célèbres de Hollywood. Vêtue en garçon, les cheveux dissimulés sous une casquette, la fille d’un colonel de l’armée vient se cacher parmi les spectateurs… Une jolie petite histoire d’amour, entre Roméo et Juliette et Casablanca. Les jeunes comédiens (Aïda Asgharzadeh et Kamel Isker, qui ont co-écrit la pièce) se donnent avec joie et enthousiasme dans ce texte pétri de jolies intentions. Azize Kabouche attire incontestablement notre attention en interprétant tour à tour le colonel, une grand-mère algérienne, Humphrey Bogart himself, … et une dizaine d’autres, avec pour seuls accessoires un foulard, un casquette, un manteau, sa voix, sa posture ou son regard. Si cette jolie comédie romantique m’a plu sans me transporter, je reste épatée par la mise en scène ingénieuse et particulièrement créative : un simple séchoir à linge va devenir tour à tour écran de cinéma, autobus, terrasse, rideau de porte… quelques cagettes, des bidons, du bric et du broc, et nous voilà transportés dans une comédie romantique mouvementée et touchante, portée par des comédiens investis et joyeux. ❤❤❤

La main de Leïla, de Aïda Asgharzadeh et Kamel Isker

Mise en scène Régis Vallée

Avec Aïda Asgharzadeh, Kamel Isker et Azize Kabouche

L’homme aux petites pierres encerclé par les gros canons, Théâtre des Carmes

Sébastien Benedetto s’empare avec sa compagnie Le Bleu d’Armand d’un texte écrit et joué par son père André Benedetto en 2002. Une succession de saynètes mettent en scène des citoyens de pays obscurs, en guerre, en lutte, face à des oppresseurs. Ils sont soumis, les autres sont armés. Ils sont pauvres, les autres sont armés. Ils sont justes, les autres sont armés. Boum. A chaque fin de saynète, les oppresseurs tirent. Boum. Les oppressés s’affalent. Un texte fort et percutant, des chansons surprenantes entre chacune d’elles, et une mise en scène parfois absconse. Une arche d’ampoules encercle la scène, les mitraillettes, casques, armes, sont recouverts de paillettes dorées. Paillettes des dominants, noirceur des dominés. Le brillant contre le brulé. Un contraste saisissant mais parfois décontenançant. A voir. ❤❤❤

L’homme aux petites pierres encerclé par les gros canons, de André Benedetto

Mise en scène collective par le Collectif Le Bleu d’Armand

Avec Zoé Agez-Lohr, David Bescond, Nolwenn Le Doth, Anna Pabst

Le gorille, Théâtre des 3 Soleils

Brontis Jorodowsky a traduit l’adaptation de son père, Alejandro Jorodowsky du texte de Kafka, Compte rendu à une académie. Il interprète cet être, mi-homme, mi-gorille, qui vient témoigner devant une académie de sa transformation. Il fut capturé singe et exposé dans un zoo. Il comprend vite que pour s’échapper, il doit ressembler à des géoliers : « Et j’appris, messieurs. Ah ! comme on apprend quand il faut, comme on apprend quand on veut une issue ! »

A force de détermination et de travail, l’animal est peu à peu devenu homme, d’abord phénomène de music-hall, homme d’affaires, riche entrepreneur. J’oserai le jeu de mots facile en disant que Brontis Jorodowsky est une bête de scène. Sa transformation simiesque est étonnante : maquillage, posture, démarche, regard suffisent à métamorphoser le comédien en animal. Une performance plus que brillante, qui suffit à compenser le texte, certes délicieusement kafkaïen, mais au final assez daté et très attendu, pas assez transcendé par une mise en scène trop académique. Sans surprise, le singe décidera de repartir dans sa forêt, dégouté du comportement des hommes. Sans surprise mais intéressant.❤❤

Le gorille, de Alejandro et Brontis Jorodowsky

D’après une nouvelle de Franz Kafka

 

Burlingue, au théâtre Pixel

Une pièce qui n’avait pas du tout retenu mon attention lors de mes repérages dans le catalogue du OFF, mais qu’une amie m’a demandé de voir avec elle, puisqu’elle envisageait de la monter en amateur. Burlingue, c’est l’histoire de deux femmes, employées de bureau, collègues, pas vraiment amies ni rivales, dont les relations vont soudainement partir en éclat après une querelle autour d’une gomme. Un texte absurde et loufoque, certes, mais pas assez déroutant ni étonnant. On devine assez vite les frustrations et les rancoeurs qui vont émerger quand le vernis caricatural des secrétaires policées va se fissurer. Mais ça se fissure justement trop vite et, sans progression dramaturgique, les deux comédiennes, pourtant convaincantes et investies, ne parviennent pas à pallier la faiblesse d’un texte trop superficiel. 

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Burlingue, de Gérard Levoyer

Avec Johanna Mondon, Magalie Gabas

Mise en scène Jérome Tomray

Et enfin Karamazov, à la Carrière de Boulbon

Une impression en demi-teinte pour cette adaptation de Jean Bellorini du roman de Dostoievski. Images magnifiques et scénographie crépusculaire, époustouflante. Comédiens précisément dirigés mais semblant constamment en distance avec leurs personnages, trop occupés à courir d’un bout à l’autre du décor, à passer du toit de la datcha au parterre, décor à la fois simple et multidimensionnel, le tout est extrêmement léché, calculé, beau. Les monologues, quant à eux, sont longs, terriblement longs. Le discours du Grand Inquisiteur dit par Ivan traîne péniblement et perd le spectateur… Une impression bizarre, donc. On se surprend à trouver le temps long, terriblement long pendant certains passages, mais une fois l’entracte arrivé on s’aperçoit qu’on n’a – en réalité – pas vu le temps passer. Au final une sensation de papier glacé qu’on a eu plaisir à feuilleter mais dans lequel on n’est jamais vraiment entré. ❤❤❤

Karamazov, de Jean Bellorini

D’après Les frères Karamazov

Avec Michalis Boliakis, François Deblock, Mathieu Delmonté, Karyll Elgrichi, Jean-Christophe Folly, Jules Garreau, Camille de La Guillonnière, Jacques Hadjaje, Blanche Leleu, Clara Mayer, Teddy Melis, Marc Plas, Geoffroy Rondeau, Hugo Sablic

A présent place aux spectacles de rentrée, aux nouveaux projets, aux spectacles ratés à Avignon (Tristesse et les autres) mais dont je surveille les dates de tournée. Et vivement le Festival 2017.

20 November : un écho édifiant à l’actualité

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(c) DR

S’il est des spectacles qui font cruellement écho avec l’actualité, 20 November est de ceux-là. Découvert avec admiration jeudi 14, il n’en résonne que plus amèrement – et justement – aujourd’hui dans nos esprits. Mais c’est pour ça, aussi, que le théâtre existe : témoigner, dire, parfois expliquer ou tout au moins donner des pistes, pour une meilleure compréhension du monde qui nous entoure, laisser trace, agir, ouvrir et éduquer.

Le dramaturge suédois Lars Noren, inlassable explorateur des fêlures de l’âme (comme dans Bobby Ficher vit à Pasadena), s’est plongé dans l’histoire d’un jeune étudiant allemand qui en 2006 a ouvert le feu dans son ancien collège de Emstetten, tuant plusieurs personnes avant de se donner la mort. C’est Sofia Jupither, metteuse en scène suédoise, qui a présenté pendant ce Festival IN, la pièce de Lars Noren. Le dispositif scénique est austère : le jeune homme installe sa caméra à jardin. A cour, un écran de fortune fait avec un rouleau de papier, une chaise sur laquelle il a déposé son sac rempli d’armes, son manteau de cuir noir, un masque à gaz. En fond de scène l’écran projettera le visage du jeune homme qui fait face à la caméra. Pendant une heure, le jeune David Fukamachi Regnfors incarne avec une justesse et une retenue exemplaires, le futur meurtrier. Alternant les face caméra et les face public, en le regardant droit dans les yeux, il explique, raconte : les brimades, humiliations subies à l’école, le sentiment de solitude, d’isolement, le désir d’exister, enfin, à n’importe quel prix (« Vous serez de toute façon, tôt ou tard, obligés de me regarder ».)

Ce pourrait être un jeune homme comme tout le monde, comme notre voisin, notre fils, notre camarade, notre petit-ami. Il porte un pantalon, un T. Shirt à slogan « SMILE », essuie les traces de coca renversé sur le plateau. N’importe qui donc, et c’est ce qui rend encore plus fort, plus puissant le message de Lars Noren. On ne peut s’empêcher de sentir le jeune homme sensible, tourmenté, fragile. Déterminé mais humain, terriblement humain. Le public assiste, impuissant, au glacial monologue, à la violence de ses motivations parfois immatures : comprendre mais ne surtout pas juger, tel est le but de l’auteur que Sofia Jupiter illustre avec une sobriété d’autant plus percutante.

Avant de partir commettre l’innommable, David Fukamachi Regnfors fait face au public : « Quelqu’un a-t-il quelque chose à dire ? »  Rompant le silence de mort qui s’est installé une spectatrice ose, hésitante : « Stay with us ». Le jeune homme la regarde calmement sans répondre. Il est trop tard. L’inéluctable va se produire.

Un monologue nécessaire, d’une froideur implacable qui remue et ne laisse pas indemne.

20 November, de Lars Noren

Mise en scène Sofia Jupither

Avec David Fukamachi Regnfors

Scénographie Erlend Birkeland
Lumière Ellen Ruge



Festival IN Avignon 2016

Théâtre Benoît XII

Le bruit et la fureur ouvrent le Festival d’Avignon avec Les damnés

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Photo Christophe Raynaud de Lage

Quel autre endroit que le Palais des Papes érigé par l’inquisiteur Benoit XII et le fastueux Clément VI pouvait accueillir le retour de la Comédie Française au Festival d’Avignon ? La violence et la décadence de la famille von Essenbeck imaginée par Luchino Visconti dans Les damnés résonnent étrangement dans les effluves de faste et de seigneurie sur lesquelles reposent les fondations du Palais. Prés de 700 ans après, Ivo van Hove et la troupe du Français plantent dans l’espace monumental le décor d’une fresque sulfureuse sur fond de montée du nazisme, de soif de pouvoir, de déchirures familiales et d’ambitions politiques.

Sur scène, un décor réduit à sa plus simple expression : un vaste plateau orange (couleur de feu) bordé à cour par 6 cercueils ouverts qui attendent leurs victimes et à jardin par des tables, miroirs, lits, portants devant lesquels les comédiens s’habilleront et se prépareront au fil des scènes. En fond de plateau un vaste écran projettera les images tournées en direct par l’équipe de Tal Yarden, fidèle au metteur en scène flamand. Au dessus de l’écran, 4 musiciens souligneront les moments forts du spectacle.

Le décor monacal est planté, le récit de l’horreur peut débuter. La richissime famille d’industriels von Essenbeck s’apprête à fêter l’anniversaire du patriarche, Joachim von Essenbeck (Didier Sandre). L’homme a fait fortune dans la sidérurgie. Il pleure son fils aîné, mort pendant la première guerre mondiale et condamne Hitler et ses idées ; mais il s’allie la mort dans l’âme au parti et met ses usines au service de l’armement de guerre. Autour de lui, Sophie (Elsa Lepoivre), sa belle-fille devenue veuve, calculatrice et ambitieuse, est la mère de Martin von Essenbeck (Christophe Montenez), jeune homme torturé à la sexualité ambigüe. Elizabeth (Adeline d’Hermy) la nièce de Joachim est là, avec son mari Herbert Thalman (Loïc Corbery), le juif libéral opposé aux nazis ; Konstantin von Essenbeck (Denis Podalydes) membre des SA, Gunther von Essenbeck son fils (Clément Hervieu-Léger), Aschenback (Eric Genovese), un cousin membre des SS est là, de même que Fredriech Brukman (Guillaume Gallienne), ingénieur de l’usine familiale et amant de Sophie von Essenbeck. L’annonce de l’incendie du Reichstag va plonger la famille dans le chaos et la démence. Meurtres, inceste, pédophilie, ambitions, rage et fureur vont décimer la prospère famille jusqu’à l’anéantissement via l’avènement de la haine.

Dans un dispositif chirurgical, Ivo van Howe entraîne les spectateurs dans la tourmente et la folie qui vont faire vaciller cette famille. La video tournée en direct par l’équipe de Tal Yarden (il faudra au spectateur s’habituer à la présence du caméraman qui suit les comédiens sur scène) est diffusée en temps réel sur le fond de scène. Le procédé intensifie à la fois l’horreur et magnifie le jeu des comédiens mais peut aussi distancier le spectateur en le laissant en marge de la violence exprimée. Alors que les cercueils accueillent leurs victimes, les cuivres des musiciens rugissent et les comédiens viennent faire face au public passif dans un silence polaire violemment éclairé. Le jeu reprend et l’écran diffuse les images des victimes hurlant dans leurs cercueils leur désespoir, leur résignation ou leur rage. Il sera d’ailleurs intéressant de voir comment la mise en scène sera adaptée à la salle Richelieu cet automne.

Le tout est à la fois moralement glaçant et glacialement clinique. La multiplication des effets, le visages des comédiens filmés et projetés, les images d’archives (incendie du Reichstag, Dachau, nuit des Longs Couteaux…), l’éclairage violent du public à chaque personnage sacrifié sur l’autel des ambitions et de la rage sont contrebalancés par de sublimes images et scènes comme le seul regard trouble de Martin quand il est en présence des enfants ou de sa mère, les larmes d’Elizabeth, la résignation de Herbert Thalman quand il entre dans son cercueil, la froideur impénétrable et vénéneuse du regard de Aschenback, la folie ivre et décadente de Konstantin dans une scène d’une crudité et d’une nudité rageuses.

Cette mise en scène implacable et parfois trop distanciante pour le public est admirablement servie par l’interprétation magistrale des comédiens-français : de Didier Sandre, mélancolique et résigné à Eric Genovese en insidieux reptile, en passant par Elsa Lepoivre, calculatrice et diabolique, Denis Podalydes, comme toujours remarquable caméléon au service de ses rôles, ou Christophe Montenez, confusément instable à la fois bourreau et victime, l’équipe de Eric Ruf propose ici une effroyable, glaciale vision d’une famille qui plonge dans la folie la plus abjecte.

En ces temps de folie et de terreur, de raisons qui vacillent et d’horizons brouillés par des relents de nationalisme et d’extrémisme, Ivo van Hove et la troupe du Français prouvent s’il en était encore besoin que le théâtre existe aussi et surtout pour s’opposer à la folie, à la haine rampante et l’ignorance sourde par ses témoignages brûlants, ses messages et valeurs indéfectiblement proclamés face à l’ignominie et la fureur des hommes.

Les damnés, d’après le scénario de Luchino Visconti

Festival IN Avignon 2016

Mise en scène Ivo van Howe

Avec : Sylvia Bergé, Éric Génovèse, Denis Podalydès, Alexandre Pavloff Guillaume Gallienne: Elsa Lepoivre Adeline d’Hermy Clément Hervieu-Léger Didier Sandre Christophe Montenez, Sébastien Baulain, Jennifer Decker, Basile Alaïmalaïs, Tjomas Gendreonneau, Ghislain Grelllier, Oscar Lesage, Stephen Tordo, Tom Woznicka, Ludmilla Roitbourd ou Margot Smither, Joya Doux ou Gaia Thallman, Agathe Brunetto ou Louise-Hana Golovine.

Musiciens : Bl!ndman : Koen Maas, Roeland Vanhoorne, Piet Rebel, Raf Minten.

Équipe artistique :

Scénographie et lumières : Jan Versweyveld

Costumes : An d’Huys

Vidéo : Tal Yarden

Musique originale et concept sonore : Eric Sleichim

Dramaturgie : Bart Van den Eynde

Assistant à la mise en scène : Laurent Delvert

Assistant à la scénographie : Roel Van Berckelaer

Assistant aux lumières : François Thouret

Assistant au son : Lucas Lelièvre

La liste de mes envies

L’ouverture du festival d’Avignon se profile et nous voilà en train de feuilleter avidement les programmes du IN et du OFF. Fébrilité, hâte, hésitation : on note on rajoute on rature on enlève on remet des titres sur son cahier ; on essaie de laisser des plages libres pour souffler un peu, se poser, prendre le temps de se rafraichir, rassembler ses impressions, avoir envie  de se laisser surprendre par une rumeur, un écho, une tentation impromptue au détour d’une rue d’une rencontre ou d’une affiche, flâner dans les rues et se régaler des rencontres, des spectacles de rue…

Avignon, donc, c’est un peu fiévreux, fébrile et festif en même temps et on se réjouit à l’avance des découvertes qui seront faites. On se réjouit même des déconvenues parce que la découverte et la curiosité sont partie intégrantes du plaisir et que, souvent, les plus belles découvertes sont le fruit d’un hasard imprévu. Et qu’en ne prenant aucun risque…bref. Je note donc quelques idées, donc, fais des listes et des plannings… que je partage ici avec vous.

Coté IN, je réserve quelques soirées parisiennes cet hiver aux pièces présentées cette année et j’irai voir Les damnés, par Ivo von Howe à la salle Richelieu cet automne. Pareil pour 2666 qui sera joué à L’odéon, tout simplement en raison de sa durée : je ne passe que 5 jours à Avignon et ne veux consacrer une journée entière à un seul projet.

J’attendrai également de découvrir l’adaptation du roman de José Saramago, La lucidité, par Maëlle Poésy (Ceux qui errent ne se trompent pas) au CDN de Sartrouville. C’est aussi à Sartrouville que je découvrirai L’institut Benjamenta. J’aurais aimé aussi voir Hearing, de Amir Reza Koohestani, tout comme Le radeau de la méduse, de Thomas Jolly.

Un peu de IN, quand même cet été : je découvrirai Karamazov, l’adaptation de roman de Dostoievski par Jean Bellorini à la Carrière Boulbon et 20 November, de Lars Noren au théâtre Benoît XII.

Mon seul regret à ce jour est de n’avoir pas pu réserver un spectacle dans la Cour d’Honneur du Palais des Papes, lieu magique s’il en est.

Coté OFF, maintenant, je me suis laissée portée dans mes choix par les échos lus ici où là, les pitchs, parfois, les titres beaucoup, les noms de MES ou comédiens, mais surtout par la curiosité et le goût de la découverte. Sans compter, aussi parce qu’il le faut, les goûts de l’amie qui m’accompagne et me suivra parfois dans mes déambulations.

Aux 3 soleils, j’ai envie de découvrir Le gorille, de Kafka, par Brontis Jorodowski, pour la performance de Brontis Jorodowski et l’absurdité kafkaïenne. Je profiterai aussi sans doute pour combler mes lacunes et voir, enfin, Un obus dans le cœur, de Wadji Mouawad.

Aux Carmes, j’irai voir avec plaisir L’homme aux petites pierres encerclé par les gros canons, de André Benedetto.

La dernière idole, avec Pierre-François Garel, raconte l’histoire de Johnny Halliday. Non pas que j’aime le chanteur, qui m’intéresse autant qu’un match de l’euro ou un reportage sur Chasse et terre TV, mais l’exercice attise ma curiosité et j’aime Pierre-François Garel. Je tente, donc.

Aux Conditions des soies j’ai aussi envie de voir, enfin, Quand souffle le vent du nord. Tout simplement parce que le roman m’a fait souvent sourire à sa sortie, beaucoup touchée, aussi. La suite de Daniel Glattauer en revanche fut une déception.

A l’Espace ALya j’irai volontiers découvrir La mort est mon métier, de Franck Mercadal, adapté du roman de Robert Merle : curiosité, même si le thème peut paraître éculé, surtout depuis le roman de Jonathan Littell, Les bienvieillantes. Ou bien, pourquoi pas La femme comme champ de bataille, de Matei Visniec, toujours à L’espace Alya, qui me tente beaucoup aussi.

A la Manufacture je découvrirai aussi volontiers We love arabs, de Hillel Kogan,  Je se terre de Benoît Schwatrz,  ou Toute ma vie j’ai fait des choses que je ne savais pas faire, mis en scène par Christophe Rauck, Revolt she said, revolt again, Paradoxal ou La nuit juste avant les forêts de Bernard-Marie Koltès.

Un peu de Quebec, encore, avec le seul en scène de Laura Cadieux, C’t à ton tour, de Michel Tremblay, à l’Arto.

Aux Corps saints j’aimerai voir enfin La reine de beauté de Leenane, que je n’ai toujours pas vu et qui me tente tellement.

Aux Halles j’irai voir une pièce de Pierre Note, Ma folle otarie, l’épopée d’un homme dont les fesses triplent de volume : l’univers décalé de Pierre Note me ravit toujours, j’ai hâte de découvrir ce nouvel opus.

Je ne connais pas encore Josiane Pinson mais ce sera chose faite au Petit chien, avec PSYcauses (2) .

31, la comédie musicale dont on dit tant de bien et de rires, me tente énormément au Buffon, tandis que, évidemment, je ne raterai pour rien au monde Au dessus de la mêlée au Pandora. Après Une vie sur mesure, j’ai hâte de retrouver l’excellent Cédric Chapuis dans son nouveau seul en scène.

Les règles de savoir vivre dans la société moderne, au Roi René, me font de l’œil,  tout comme Le cercle des illusionnistes dont je dois être une des deux ou trois seules personnes au monde à ne pas l’avoir encore applaudi à Paris ou Avignon ou ailleurs…

Je ne m’étais pas du tout arrêtée sur le visuel parfaitement ridicule de Les fureurs d’Ostrowski au Gilgamesh, mais l’article paru dans la Terrasse m’a interpellée et je suis très tentée… J’irai peut-être aussi voir Kennedy, de Ladislas Chollat, que j’ai raté au Montansier cette année, Grisélidis me fait de l’oeil et m’attire aussi, Temptation de Sampo Kurrpa ou Members of our limbs, un spectacle circassien, au théâtre du Passage sont terriblement tentants. Floating flowers, aux hivernales, semble poétique et superbe,

On ajoute Serialles tulleuses à l’atelier 44, Cœur cousu à la Condition des soies, parce que j’aime l’écriture de Carole Martinez, on mélange, on trie, on regroupe par quartier, horaire… on trie encore, on en rajoute…

Bref, voilà la liste de mes envies. Non exhaustive, évidemment.

Et, dans la liste des spectacles déjà vus et qu’il ne faut pas rater :

Le poétique et drôle Voyage dans les mémoires d’un fou, par Lionel Cecilio, au Pixel théâtre,

Pourquoi ? du poète Mickael Hirsh qui joue avec les mots comme avec des notes, au théâtre du Roi René,

Le formidable Une vie sur mesure, de Cédric Chapuis, au Pandora,

Le ravigorant Et pendant ce temps Simone veille, aux théâtre des 3 soleils,

Et bien sûr le délicieux Madame Bovary, au théâtre Actuel, pour les amoureux de Flaubert, d’Emma, et les autres.