F(L)AMMES – Ahmed Madani – Festival d’Avignon OFF 2017

F-L-AMMES_3641022645473013662

Il était une fois 10 femmes superbes..

Hasard de planning, temps élastique ou au contraire resserré, je n’avais initialement pas prévu du voir F(l)ammes à Avignon cet été, préférant attendre sa venue à Sartrouville cet automne. Finalement, les aléas des contraintes et des calendriers ont bien fait les choses et je pourrai ainsi voir deux fois F(l)ammes, que je retournerai voir, en y entrainant cette fois ci ma jeune fille et ses amies. Puisque le spectacle est à mon sens indispensable.

Pourquoi ? parce que ce sont 10 jeunes femmes, toutes issues de banlieues défavorisées (y compris Boulogne Billancourt, coté cité) qui viennent raconter leur histoire. Toutes ont leur parcours, leur personnalité, leur héritage culturel et familial. Toutes viennent raconter leur histoire avec une fougue et une énergie débordantes, sans que jamais le spectateur ne se lasse : récit, témoignage, altercations, débat, et voilà un patchwork riche qui se dessine, celui d’une sororité, celui du métissage, celui de l’immigration et de l’intégration. A travers Anissa, Inès, Chirine, Dana, Haby, Maurine, Laurène, Ludivine, Yasmina, Ahmed Madani raconte la discrimination, la difficulté d’être une femme de couleur en France et en 2017. On est loin des clichés, ces jeunes femmes sont diplômées, mère de famille, l’une porte le voile par choix, l’autre a quitté sa famille pour s’extraire de ce destin pré-tracé. Toutes affirment ce besoin viscéral d’être elles-mêmes, de choisir leur propre voie, de ne pas subir le joug d’une tradition ou des préjugés. Toutes portent en elles une même flamme, celle de s’affranchir et d’avancer, de s’assumer, de se libérer.

F(l)ammes est un spectacle qui ne se raconte pas mais qui se vit, un spectacle-témoignage sur la position des jeunes femmes aujourd’hui, des jeunes femmes qui s’affranchissent de leurs racines tout en les respectant, qui veulent faire bouger une société encore trop frileuse et qui y arriveront, à la force de la flamme qui brille en elles et qui est juste la flamme de l’envie, de l’espoir, et ce quelques soient leurs origines et leurs couleurs.

Nécessaire, voire indispensable.

OLYMPUS DIGITAL CAMERA

 

 

F(l)ammes, de Ahmed Madani

Avec : Anissa Aou, Ludivine Bah , Chirine Boussaha, Laurène Dulymbois, Dana Fiaque, Yasmina Ghemzi, Maurine Ilahiri, Anissa Kaki,Haby N’Diaye, Inès Zahoré

On n’oubliera pas la très belle création video de Nicolas Clauss

Festival d’Avignon OFF 2017, Théâtre des Halles, 11H

Sous les pavés, l’espoir

visuel-vierge-parlons-dautre-chose-72

C’est un cri choral, un appel polyphonique, 9 voix qui s’élèvent au Funambule Montmartre après Avignon et le théâtre de Belleville. Ce cri, ce sont 9 lycéens qui le poussent. Huit filles et un garçon, tous en terminale L dans un lycée de bon niveau. Ils commencent par se présenter : ils ont entre 17 et 20 ans, plus tout à fait adolescents, pas encore pleinement adultes, ils parlent.

Génération désenchantée

La peur, l’angoisse, l’avenir. Une génération qui voudrait se brûler les ailes mais a trop peur de s’envoler. Une génération qui n’ose même pas rêver à son avenir tant elle sait qu’il sera fragile, une génération qui veut enterrer son enfance mais est pétrifiée par ce qu’elle devine. Trop lucides pour avoir des illusions, ils ont grandi avec la crise. Ils ne veulent pas réussir, ils veulent juste s’en sortir. Pour se protéger, ils vivent en bande : toujours ensemble, même quand ils sont séparés, ultra-connectés, ultra-soudés, même pendant leur sommeil : ne jamais couper, ne jamais se séparer, veiller les uns sur les autres, se tenir par la main, par le clavier, par la pensée, être ensemble. Eriger des rites, des règles, des jeux, créer un clan, un cocon. Mais un soir, le cocon éclate, le rite dérape. Et tout est remis en question.

Impressionnant travail de groupe

De la rencontre de l’auteure Léonore Cofino (Ring, Building, Le poisson belge) et la metteur en scène Catherine Schaub avec le collectif Birdland est né Parlons d’autre chose. De leurs discussions, échanges, Léonore Cofino a tiré extraits et phrases, réuni des questions, retranscrit des peurs. Il en ressort un récit fiévreux, frappant, le récit sans fards des espoirs incertains qui font avancer ces 9 jeunes, des doutes qui les font reculer, des peurs qui les clouent au sol. La mise en scène de Catherine Schaub, physique, intense, nerveuse, entrecoupée de chansons et chorégraphies ne laisse aucun temps mort et entraine le spectateur dans une saisissante danse fébrile et exaltée. Au service de ce texte collectif et sa mise en scène incisive, les jeunes du Collectif Birdland : passionnés, vifs, engagés, les neufs comédiens se donnent totalement : regards déterminés et corps nerveux, ils sont totalement engagés sans jamais déborder inutilement, apportant chacun un zeste ici de fougue, là d’émotion, là-bas de colère ou de désir. Jouant les uns avec et pour les autres, toujours au service du texte et du message, au service du groupe, ces neufs jeunes là nous laissent étourdis devant tant de talent, devant tant de justesse.

On en ressort à la fois hébété et souriant, confiant, quelque part, en cette part de jeunesse et de détermination. Parce que ces jeunes là, on a au final très envie de leur confier les clefs du monde de demain. De croire en eux. Parce qu’ils ont en eux, justement, une force et un désir incroyables de bâtir ensemble un monde qui leur ressemble, qui les rassemble, et qui leur appartiendra.

Parlons d’autre chose

De Léonore Cofino avec le Collectif Birdland

Mise en scène Catherine Schaub

Avec : Aliénor Barré, Solène Cornu, Marion de Courville, Faustine Daigremont, Thomas Denis, Marguerite Hayter, Elise Louesdon, Camille Pellegrinuzzi, Léa Pheulpin et Mélanie Sitbon.

Funambule Montmartre

Jusqu’au 1er avril 2017

Réservations au : 01 42 23 88 83

 

 

Une tragi-comédie de cape et d’épée au Ranelagh

Tous vêtus du rouge de la passion, les comédiens du Grenier de Babouchka, sous la houlette de Jean-Philippe Daguerre, se lancent dans une version du Cid fichtrement dynamitée voire virevoltante si ce n’est bondissante. Ici, le tragique se fond dans l’énergie et devient force centrifuge qui entraîne nos personnages dans une heure quarante d’émotions, de passions, de harangues, de soupirs et de combats à l’épée tous plus réussis que les autres. De la tragédie l’essentiel est conservé : la beauté des alexandrins évidemment, tout comme la trame, rapidement résumée et facilement compréhensible. Chimène aime Rodrigue qui aime Chimène mais Rodrigue, au duel, tue le père de Chimène. Elle ne peut plus aimer l’assassin de son père et réclame justice auprès du roi.

30 mots pour résumer la tragédie cornélienne et aller à l’essentiel.

On assiste, au Ranelagh, à une prestation délicieusement revigorée. L’essentiel cornélien y est et l’histoire, habilement racourcie, est posée dès le début. La compagnie le Grenier de Babouchka, rappelons le, a toujours favorisé les créations jeunesse et leurs adaptations de chefs d’oeuvre du théâtre classique ont été réussies : Le malade imaginaire, Les fourberies de Scapin, Cyrano de Bergerac (que nous avions admiré au Théâtre Michel et qui seront reprises au Ranelagh à partir du 19 décembre prochain). Le Cid n’échappe pas à la règle et resserre habilement l’intrigue sans sacrifier la beauté des alexandrins et la richesse de la plume cornélienne. Pour cette adaptation, quelques aménagements / réinterprétations pourront étonner, comme la vision d’un Roi plus fou du Roi que Roi tout court. Certes, Alexandre Bonstein détonne avec son zézaiement et son ridicule assumé, mais – et n’oublions pas la cible jeunesse du Grenier de Babouchka- déclenche dès son arrivée les rires du public, raccrochant au wagon les plus jeunes des spectateurs.

Judicieusement accompagnés par Petr Ruzicka (violon, percussions) et Antonio Matias (accordéon, guitare, percussions), les comédiens s’élancent dans leurs rôles avec un détermination sans faille : Kamel Isker (en alternance avec Thibault Pinson) propose un Rodrigue à la fois fougueux et romantique sans jamais tomber dans un des deux excès; Manon Gilbert est une Chimène passionnée (qui aurait mérité peut-être un peu plus de nuances), Alexandre Bonstein (en alternance avec Didier Lafaye) s’amuse visiblement dans le personnage totalement loufoque du Roi. A leurs cotés Sophie Reynaud (Elvire) Charlotte Matzneff (l’Infante) Edouard Rouland (Don Sanche) ou Mona Thanaël complètent efficacement la distribution.

Il faut aussi saluer les costumes de Virginie Houdinière, magnifiques dans leur harmonie sanguine et passionnelle, tout comme les combats à l’épée chorégraphiés par Christophe Mie, ainsi que la scénographie qui alterne très joliment ombres et lumières ; le tout fait de Cid une tragi-comédie de cape et d’épée euphorisante, qui ne manque pas de provoquer nombreux rappels et applaudissements chaleureux. Et, de plus, quand on entend, en quittant le ravissant théâtre du Ranelagh, plusieurs enfants qui commentent, résument, réécrivent l’histoire de Rodrigue et de Chimène, on se dit que le but est atteint : faire aimer le texte, l’histoire, faire connaître et faire aimer, encore, le théâtre. Pari réussi, donc.

le-cid-4948-image-710x0 le-cid-4950-image-710x0

Le Cid, de Pierre CORNEILLE

Mise en scène : Jean-Philippe DAGUERRE

Assistant mise en scène : Nicolas Le Guyader

Avec : Manon Gilbert, Kamel Isker ou Thibault Pinson, Charlotte Matzneff ou Flore Vannier-Moreau, Alexandre Bonstein ou Didier Lafaye, Stéphane Dauch, Edouard Rouland ou Johann Dionnet, Christophe Mie, Sophie Raynaud, Yves Roux, Mona Thanaël ou Maïlis Jeunesse

Musiciens : Petr Ruzicka et Antonio Matias

Musique originale : Petr Ruzicka

Combats : Christophe Mie

Costumes : Virginie Houdinière

Décors : Frank Viscardi

Théâtre du Ranelagh

Jusqu’au 15 janvier 2017

Réservations au 01 42 88 64 88

Avignon 2016, clap de fin

Avignon c’est fini depuis quelques semaines maintenant. Le temps passe, les vacances ont volontairement été passées à lire plutôt qu’écrire, la rentrée approche à grands pas… Quelques pièces vues n’ont pas fait l’objet d’une critique complète, faute de temps, mais voici quelques mots sur chacune d’elles.

Un obus dans le coeur – Théâtre des 3 Soleils

J’avais raté les années précédentes le même texte joué par Grégori Baquet et je me faisais une joie de découvrir, enfin, ce texte de Wadji Mouawad que je ne connaissais que par sa lecture. Ici, c’est Julien Bleitrach qui co-signe la mise en scène et interprète le jeune Wahab, appelé au chevet de sa mère mourante . Wahab n’a pas revu sa mère depuis qu’il a fui la guerre, sa « soeur jumelle », son pays, ses racines. Un obus dans le coeur est l’histoire d’une renaissance qui nait de la mort, de l’exil, de la souffrance ; les thèmes chers au dramaturge sont bien présents, toujours aussi forts, pétris dans la douleur et le manque, ciselés à coup de souvenirs, de retours en arrière, d’instantanés parfois aussi brefs que fulgurants. Julien Bleitrach incarne Wahab avec une finesse et une justesse profondément touchantes, toujours sur le fil des mots et en équilibre ténu entre peine et espoir, résignation et colère. C’est beau,  juste, et bouleversant. Le thé à la menthe servi après le spectacle permet de se re-saisir et de repartir apaisé, comme Wahab. ❤❤❤❤

 

Un obus dans le coeur, de Wadji Mouawad

Mise en scène Jean-Baptiste Epiard et Julien Bleitrach

Avec Julien Bleitrach

La main de Leïla, au Théâtre des Béliers

A Sidi Farès, en Algérie, le jeune Samir projète secrètement et contre quelques dinars les scènes de baisers les plus célèbres de Hollywood. Vêtue en garçon, les cheveux dissimulés sous une casquette, la fille d’un colonel de l’armée vient se cacher parmi les spectateurs… Une jolie petite histoire d’amour, entre Roméo et Juliette et Casablanca. Les jeunes comédiens (Aïda Asgharzadeh et Kamel Isker, qui ont co-écrit la pièce) se donnent avec joie et enthousiasme dans ce texte pétri de jolies intentions. Azize Kabouche attire incontestablement notre attention en interprétant tour à tour le colonel, une grand-mère algérienne, Humphrey Bogart himself, … et une dizaine d’autres, avec pour seuls accessoires un foulard, un casquette, un manteau, sa voix, sa posture ou son regard. Si cette jolie comédie romantique m’a plu sans me transporter, je reste épatée par la mise en scène ingénieuse et particulièrement créative : un simple séchoir à linge va devenir tour à tour écran de cinéma, autobus, terrasse, rideau de porte… quelques cagettes, des bidons, du bric et du broc, et nous voilà transportés dans une comédie romantique mouvementée et touchante, portée par des comédiens investis et joyeux. ❤❤❤

La main de Leïla, de Aïda Asgharzadeh et Kamel Isker

Mise en scène Régis Vallée

Avec Aïda Asgharzadeh, Kamel Isker et Azize Kabouche

L’homme aux petites pierres encerclé par les gros canons, Théâtre des Carmes

Sébastien Benedetto s’empare avec sa compagnie Le Bleu d’Armand d’un texte écrit et joué par son père André Benedetto en 2002. Une succession de saynètes mettent en scène des citoyens de pays obscurs, en guerre, en lutte, face à des oppresseurs. Ils sont soumis, les autres sont armés. Ils sont pauvres, les autres sont armés. Ils sont justes, les autres sont armés. Boum. A chaque fin de saynète, les oppresseurs tirent. Boum. Les oppressés s’affalent. Un texte fort et percutant, des chansons surprenantes entre chacune d’elles, et une mise en scène parfois absconse. Une arche d’ampoules encercle la scène, les mitraillettes, casques, armes, sont recouverts de paillettes dorées. Paillettes des dominants, noirceur des dominés. Le brillant contre le brulé. Un contraste saisissant mais parfois décontenançant. A voir. ❤❤❤

L’homme aux petites pierres encerclé par les gros canons, de André Benedetto

Mise en scène collective par le Collectif Le Bleu d’Armand

Avec Zoé Agez-Lohr, David Bescond, Nolwenn Le Doth, Anna Pabst

Le gorille, Théâtre des 3 Soleils

Brontis Jorodowsky a traduit l’adaptation de son père, Alejandro Jorodowsky du texte de Kafka, Compte rendu à une académie. Il interprète cet être, mi-homme, mi-gorille, qui vient témoigner devant une académie de sa transformation. Il fut capturé singe et exposé dans un zoo. Il comprend vite que pour s’échapper, il doit ressembler à des géoliers : « Et j’appris, messieurs. Ah ! comme on apprend quand il faut, comme on apprend quand on veut une issue ! »

A force de détermination et de travail, l’animal est peu à peu devenu homme, d’abord phénomène de music-hall, homme d’affaires, riche entrepreneur. J’oserai le jeu de mots facile en disant que Brontis Jorodowsky est une bête de scène. Sa transformation simiesque est étonnante : maquillage, posture, démarche, regard suffisent à métamorphoser le comédien en animal. Une performance plus que brillante, qui suffit à compenser le texte, certes délicieusement kafkaïen, mais au final assez daté et très attendu, pas assez transcendé par une mise en scène trop académique. Sans surprise, le singe décidera de repartir dans sa forêt, dégouté du comportement des hommes. Sans surprise mais intéressant.❤❤

Le gorille, de Alejandro et Brontis Jorodowsky

D’après une nouvelle de Franz Kafka

 

Burlingue, au théâtre Pixel

Une pièce qui n’avait pas du tout retenu mon attention lors de mes repérages dans le catalogue du OFF, mais qu’une amie m’a demandé de voir avec elle, puisqu’elle envisageait de la monter en amateur. Burlingue, c’est l’histoire de deux femmes, employées de bureau, collègues, pas vraiment amies ni rivales, dont les relations vont soudainement partir en éclat après une querelle autour d’une gomme. Un texte absurde et loufoque, certes, mais pas assez déroutant ni étonnant. On devine assez vite les frustrations et les rancoeurs qui vont émerger quand le vernis caricatural des secrétaires policées va se fissurer. Mais ça se fissure justement trop vite et, sans progression dramaturgique, les deux comédiennes, pourtant convaincantes et investies, ne parviennent pas à pallier la faiblesse d’un texte trop superficiel. 

burlingue

Burlingue, de Gérard Levoyer

Avec Johanna Mondon, Magalie Gabas

Mise en scène Jérome Tomray

Et enfin Karamazov, à la Carrière de Boulbon

Une impression en demi-teinte pour cette adaptation de Jean Bellorini du roman de Dostoievski. Images magnifiques et scénographie crépusculaire, époustouflante. Comédiens précisément dirigés mais semblant constamment en distance avec leurs personnages, trop occupés à courir d’un bout à l’autre du décor, à passer du toit de la datcha au parterre, décor à la fois simple et multidimensionnel, le tout est extrêmement léché, calculé, beau. Les monologues, quant à eux, sont longs, terriblement longs. Le discours du Grand Inquisiteur dit par Ivan traîne péniblement et perd le spectateur… Une impression bizarre, donc. On se surprend à trouver le temps long, terriblement long pendant certains passages, mais une fois l’entracte arrivé on s’aperçoit qu’on n’a – en réalité – pas vu le temps passer. Au final une sensation de papier glacé qu’on a eu plaisir à feuilleter mais dans lequel on n’est jamais vraiment entré. ❤❤❤

Karamazov, de Jean Bellorini

D’après Les frères Karamazov

Avec Michalis Boliakis, François Deblock, Mathieu Delmonté, Karyll Elgrichi, Jean-Christophe Folly, Jules Garreau, Camille de La Guillonnière, Jacques Hadjaje, Blanche Leleu, Clara Mayer, Teddy Melis, Marc Plas, Geoffroy Rondeau, Hugo Sablic

A présent place aux spectacles de rentrée, aux nouveaux projets, aux spectacles ratés à Avignon (Tristesse et les autres) mais dont je surveille les dates de tournée. Et vivement le Festival 2017.

Un souffle d’Eire et de psychose sur Avignon

afficheLRBL

A Avignon, après que la chanson de Sardou Les lacs du Connemara ait résonné à plusieurs reprises lors du réjouissant Au dessus de la mêlée de Cédric Chapuis, nous voici encore dans la région de Galway, Connemara, dans le petit village de Leenane. Mais de terres brûlées et de landes de pierre on ne verra rien, si ce n’est dans l’imaginaire que Martin Mc Donagh, l’auteur irlandais, réussit à insuffler dans son texte à la fois pessimiste et truffé d’humour noir. A Leenane, donc, vivent Mag (Catherine Salviat) et sa fille Maureen (Sophie Parel). Vieille, acariâtre, aussi têtue que sournoise, Mag fait de la vie de Maureen un enfer. La quarantaine pas encore fanée mais déjà étiolée par l’ennui, l’horizon sclérosé par un avenir qui n’a jamais éclos, Maureen rêve encore naïvement d’un ailleurs qui ne serait pas vampirisé par sa mère. Quand Ray, un ami d’enfance, vient inviter Maureen à une soirée, l’éclaircie inespérée dans la morne vie de sa fille est loin de réjouir Mag qui a trop peur de se retrouver seule.

A coup de répliques assassines entre les deux femmes, d’uppercuts verbaux aussi violents que rageurs, les deux comédiennes nous entraînent dans une comédie noire dont l’humour n’est qu’un baume apaisant, une politesse du désespoir aussi grave que désabusée. On rit, pourtant, devant Sophie Parel qui trimbale sa nonchalance provocatrice et vulgaire avec conviction tandis que la toujours magnifique Catherine Salviat se transforme avec brio en une vieille peau aussi méchante que pathétiquement seule. Regard noir, langue de vipère, dos vouté et corps avachi dans son vieux fauteuil roulant, l’œil vitreux rivé à sa télé, la sociétaire honoraire du Français se régale visiblement dans un rôle à contrecourant de sa carrière classique. Magistrale.

Aux côtés de ces deux furies, Grégori Baquet (Pato Douley) est très juste en amoureux éconduit et patient tandis qu’Arnaud Dupont touchant en ami d’enfance pataud et rustre.

Un texte sans concessions, donc, qui nous transporte dans une Irlande où les rêves ne parviennent même plus à naître sous la misère sociale, où la détresse transforme même l’amour en haine, où les rancoeurs sont aussi persistantes et opaques que le brouillard sur les lacs. Le décor (une vieille cuisine terne et fatiguée), la mise en scène sobre et efficace qui laisse la part belle à l’histoire font de cette Reine de beauté un régal de noirceur à la fois fiévreux et touchant, jusqu’au dénouement aussi surprenant qu’édifiant.

Là-bas , au Connemara, on dit que la vie c’est une folie, dit la chanson. Ici, la folie est noire, amère, brûlante et désespérée.

Une réussite.

La Reine de beauté de Leenane, de Martin Mc Donagh

Traduction Gildas Bourdet

Mise en scène Sophie Parel

Avec Catherine Salviat, Grégori Baquet, Sophie Parel, Arnaud Dupont

Festival OFF Avignon 2016

Théâtre des Corps Saints

Réservations au 04 90 16 07 50

 

Looking for happiness

a87a8ef5922aad6bd999496743046c43.jpg

Décidément la programmation de la Manufacture à Avignon propose toujours un choix de spectacles recherché, exigeant et assumé. Après le joyeusement engagé We love arabs de Hillel Kogan c’est un tout autre style qui nous aura transportés. Nicolas Bonneau s’empare du personnage mythique de Molière et imagine un misanthrope contemporain partant à la recherche de ses congénères. L’homme commence à raconter son enfance, ses parties de foot avec son meilleur copain qui lui fera faux bond pour aller jouer sans lui. Une première déception amicale avec laquelle le jeune garçon découvre l’hypocrisie et la lâcheté du genre humain.

« Trop de perversité règne au siècle où nous sommes

Et je veux me retirer du commerce des hommes »

Voilà, le jeune garçon ouvre les yeux sur la nature humaine et s’en servira comme rempart et justification pour se méfier, toujours, encore, de la compagnie des hommes.

Nicolas Bonneau raconte donc la quête de cet homme à la recherche de personnes comme lui. Entre séjour dans un Ashram, entretien avec un pharmacien ermite, visites dans une communauté hippie, rencontre avec des moines isolés, consultations chez le psy, le comédien protéiforme découvre, se désole, pleure, se dégoute, s’interroge sur sa quête et son refus de se fondre dans la masse.

« J’entre en une humeur noire, en un chagrin profond,

Quand je vois vivre entre eux les hommes comme ils font ; »

L’interprétation de Nicolas Bonneau est toujours juste, oscillant dans un équilibre calculé entre récit contemporain et alexandrins de Molière : mélange qui témoigne parfaitement combien le propos moliéresque est actuel. Pour illustrer les désillusions de ce Timon d’Athènes moderne, les musiciennes Fannystatic (piano / chant dont la tessiture de voix est d’un largeur stupéfiante) et Juliette Divry (violoncelle) viennent ponctuer de leur étonnante musique pop-rock-baroque un récit truffé d’humour délicieusement mordant. Profondément troublants tout autant que justes, ces intermèdes inattendus deviennent au fil des scènes de purs moments de bonheurs judicieusement saupoudrés entre humour caustique, références contemporaines et citations de Molière.

Les références sont actuelles (facebook, Woody Allen) et mélangent adroitement contemporanéité et littéralité. Humour, causticité, parodie, finesse, conduiront ce nouveau misanthrope loin d’une tentation de Démocrite et lui feront, au final apprécier la saveur toute singulière de la compagnie des hommes. Le tout est mis en exergue par une mise en scène subtilement éclairée, pertinemment épurée et baroque.

Protéiforme, singulier, surprenant, Looking for Alceste est un plaisir autant visuel qu’auditif, tout autant finement caustique qu’irrévérencieux par moments. Ca réveille les papilles des littéraires, fait vibrer les misanthropes en herbe, conforte les désillusionnés tout en leur donnant envie, comme aux autres, de continuer de chercher en l’humanité de quoi rêver.

A ne pas rater !

Looking for Alceste, de Nicolas Bonneau

Festival OFF Avignon 2016

La Manufacture, réservations au  04 90 85 12 71

Avec Nicolas Bonneau, Fannytastic, Juliette Divry

Régisseur général et lumières : Rodrique Bernard, Lionel Meneust

Régisseur son : Gildas Gaboriau

Composition musicale Fannytastic

Collaboration à la mise en scène et à l’écriture Cécile Arthus, Camille Behr et Fannytastic

Création lumière Hervé Bontemps

Costumes Cécile Pelletier

Scénographie Blandine Vieillot

Conseil à la dramaturgie Chantal Dulibine

Régie lumière et régie générale Rodrigue Bernard / Lionel Meneust

Régie son Xavier Trouble / Gildas Gaboriau

 

Coeur cousu : des mots tisseurs de soie

cache_2471085015.jpg

Le poétique, sensuel, coloré, foisonnant conte de Carole Martinez racontait en 2007 le voyage de Soledad l’espagnole et de ses soeurs, à la suite de leur mère Frasquita. Frasquita qui avait reçu le don de broder les couleurs et les vies transmit un don à chacune de ses filles : Soldedad, la dernière, la solitaire reçut celui de tisser les mots : c’est donc elle qui laissera une trace de cette famille, de cette histoire, de ce périple entamé par Frasquita quand son mari l’a jouée – et perdue – au combat de coq. Frasquita s’enfuit alors, en entrainant derrière elle sa guirlande d’enfants, d’histoires et de douleurs.

C’est dans la salle intimiste de la Condition des Soies à Avignon que Stéphanie Vicat a eu l’idée d’adapter le roman de Carole Martinez. Belle idée, qu’elle transforme avec délicatesse en un conte poétique mêlant le rêve et le réel. Seule, vêtue de blanc, avec pour seul décor une caisse qu’elle transformera au gré des besoins et un immense voile de tissu blanc, elle raconte, pleure, se drape, invoque le destin des femmes de cette famille en captivant les spectateurs rivés sur les mots et les pas de Soledad. Mêlant conte et légende, tristesse, amour et douleur, Stéphanie Vicat toute en émotion retenue, saupoudre son récit de légèreté et de gravité. La mise en scène précise et aérienne de Laure Guillem se met totalement au service de ce texte d’une poésie chaude et sensuelle, servie à merveille par l’écrin de la Condition des Soies et de ses murs bruts. On sent la chaleur de l’Espagne, la douceur des tissus qui crissent sous les doigts, on entend les couleurs chanter leurs légendes, on devine les secrets qui se murmurent de mère en fille au fil d’un spectacle envoutant qui donne furieusement envie de relire le roman de Carole Martinez, ou tout simplement de le découvrir.

Coeur cousu

D’après le roman de Carole Martinez

Mise en scène Laure Guillem

Adapté et avec Stéphanie Vicat

Festival d’Avignon OFF 2016

A la Condition des Soies, 13h30