SANDRE, Collectif Denisyak – Festival d’Avignon OFF 2017

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Cendres

Au centre de la scène un vieux lampadaire diffuse une lueur triste sur un fauteuil hors d’âge. La lumière s’éteint et quand elle se rallume, un personnage blafard, seul, le regard fixe, commence à parler. C’est une femme qui raconte lentement, presque platement : son mariage, ses enfants, la cuisine qu’elle fait bien, son ménage, son intérieur. Une femme banale qui a peu à peu s’est enrobée. Pour garder son homme, pour qu’il ne parte pas, elle a bien compris la leçon de sa propre mère : on tient un homme avec le ventre. Il n’est jamais parti, elle est devenue ronde. Il l’a trompée, mais il est resté. C’est ce qu’elle voulait. Le garder. Cocue, mais mariée.

La femme, c’est Erwan Daouphars. Le comédien ne se travestit pas. Jean et tee-shirt noir, il raconte simplement le quotidien banal d’une existence qui s’étire et des joies qui s’éffritent, des sourires qui s’étiolent et des larmes que l’on ravale. Une plongée dans la banalité qui devient monstruosité, dans le basculement d’une femme, qui soudain va chavirer et commettre l’abominable. Savamment construit, le récit distille peu à peu des indices, on sent l’irréparable arriver savoir en quoi il consistera. On reste happé par le comédien qui réussit à captiver le spectateur par sa voix posée, son regard habité, son incarnation qui sous un aspect détaché révèle au détour d’une phrase, d’un regard, le vacillement de la femme, sa lente mais inévitable chute.

Une très belle performance d’acteur, un texte ciselé, une mise en scène minimaliste subtilement éclairée au service des deux précédents. Réussi et captivant.

Sandre, de Solenne Denis

Mise en scène Collectif Denisyak

Avec Erwan Daouphars

Festival d’Avignon OFF 2017, La Manufacture, tous les jours à 13h40

 

 

EMMA BOVARY, mes Sylvie Blotnikas – Lucernaire

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Monsieur Bovary

Si Emma Bovary n’en finit pas de passionner les réalisateurs et metteurs en scène, si moult actrices et comédiennes ont incarné depuis des années la petite bourgeoise au fatal destin devenue iconique, au Lucernaire, cet été, l’héroïne flaubertienne renait sous les traits d’André Salzet. Le comédien signe ainsi l’adaptation du roman et se lance dans un seul en scène où il incarne, tour à tour, autant Emma que les hommes qui ont croisé sa vie, de Charles à Rodolphe en passant par Léon, Lheureux, ou encore Homais. On entendra même au début la voix de Gustave Flaubert (Pierre Forest).

Une version expurgée où l’on n’en est pas moins séduit par la plume flaubertienne jamais trahie, où tout simplement par l’inexorable spirale dans laquelle la frivole et naïve épouse va s’enfermer. La mise en scène de Sylvie Blotnikas se révèle de facture classique et laisse au comédien la juste mesure entre déplacements excessifs et immobilisme plombant. La scénographie, joliment soulignée par les éclairages de Ydir Acef et la bande-son toujours judicieuse, permet à André Salzet de laisser libre cours à sa verve et son incarnation très juste et touchante de chacun des personnages. Le comédien laisse transparaître à chaque mouvement, chaque intonation,  l’amour qu’il éprouve pour les héros flaubertiens et tous, quels qu’ils soient prennent vie sous nos yeux avec une évidence et un naturel déconcertants.

On apprécie, donc, de replonger dans le roman et de contempler à nouveau cette bourgeoisie locale étriquée et frustre, cette héroïne à la fois passionnée et terriblement naïve, son brave homme de mari dépassé par les événements et pourtant toujours aussi aimant.

On aime donc, même si on aurait voulu sans doute un peu plus de folie, un petit quelque chose qui empêche la totale adhésion et laisse un peu sur notre faim. Un petit truc en plus, vous savez, ce petit truc qui faisait vibrer Emma pendant ses lectures, cette petite flamme qui prenait possession d’elle et la consumait peu à peu. Une jolie adaptation, donc, un peu trop sage et lisse. A l’image de Charles Bovary.

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Madame Bovary

Adaptation de André Salzet

Mise en scène de Sylvie Blotnikas

Théâtre Lucernaire, jusqu’au 3 septembre 2017

Réservations au 01 45 44 57 34

 

La vie sans étoiles

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Noirceur écarlate, noirceur lumineuse, noirceur ténébreuse se mêlent sur la petite scène de la Contrescarpe. Avec Rien, plus rien au monde, Fabien Ferrari adapte le court roman de Massimo Carlotto, connu outre Alpes pour ses romans noirs ancrés dans une société en déliquescence. Ici, c’est Juliette qui parle. Une petite quarantaine au bas mot, Juliette fait des ménages pour compléter le maigre chômage de son mari. Ils ont une fille de 20 ans, jolie, pas idiote, que Juliette aimerait voir faire de la télé-réalité, chercher un mari riche, partir loin de cette petite ville, de cette petite vie où l’on ne peut que s’enfoncer dans la misère sociale, où les seuls échappatoires se résument à quelques matchs de foot, des émissions de variété devant la télé qui beugle, et puis ce petit Pineau des Charentes qui réchauffe le coeur de Juliette, entre deux corvées, entre deux sorties à pied au lointain Super Mega Discount qui promet les lots de thon ranci à moitié prix, le steak de viande graisseux à moindre coût.

On écoute Juliette parler, raconter. Elle est vêtue d’une robe toute simple, achetée en soldes. Pauvre, mais propre, Juliette. Pauvre, mais debout. Pauvre, mais fière. Elle raconte. Le manque d’argent, le manque de rêves, la vie qui s’étire avec ennui ; le quotidien accablé et les rêves qui se disloquent lentement. On suit son récit, happé par sa voix claire et son regard assuré, son sourire hésitant. On suit son récit, happé par la douceur lumineuse d’Amandine Rousseau, interprète gracile d’une héroïne déjà usée par la vie. On écoute, on sent la tension monter, on devine le drame, on perçoit l’affreux, l’indicible, l’horreur de l’explosion à venir.

C’est un texte à la fois bouleversant et doux. Jamais manichéen, parsemé de touches d’humour salvateur comme ce récit des ébats conjugaux hebdomadaires, saupoudré de quelques éclats de douceur, comme cette chanson de Michèle Torr que Juliette écoute en rêvassant. C’est un texte fort comme un coup de couteau planté avec force, un texte doux comme le regard d’Amandine Rousseau.

Rien, plus rien au monde est un regard noir et tendre sur une société qui s’effrite, des vies qui s’étiolent et puis qui basculent. Des drames du quotidien qui surgissent on ne sait comment et viennent tirer un trait définitif sur ces vies sans avenir.

Rien, plus rien au monde,

Texte de Massimo Carlotto

Mise en scène Fabian Ferrari

Avec Amandine Rousseau

Théâtre de la Contrescarpe

Jusqu’au 26 décembre

Les dimanches à 15h et lundis à 20h

Réservations au 01 42 01 81 88

Un voyage touchant pour oublier la rentrée…

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Repartir en ces temps de rentrée, qui n’en rêve pas ? Au Lucernaire cet automne on pourra s’évader quelques 70 minutes, se surprendre à oublier le temps d’un récit la grisaille et la bitume fraîchement retrouvés. Et c’est pour l’Uruguay que l’on s’envole ou plutôt que l’on embarque. Le voyage durera plusieurs semaines en compagnie de Robespierre, Osiris, Serpolet, Guerilla… à bord de l’Aphar, le cargo qui emmène Philippe, un jeune vacher normand chargé d’accompagner ses bêtes à bon port à quelques milliers de milles de sa Normandie natale pour les livrer à un éleveur Uruguayen.

Clément Hervieu-Leger a puisé dans sa mémoire et dans ses carnets d’enfance les bribes d’un récit que lui a raconté mille fois son grand père. Comment un vieil oncle, alors tout jeune homme, a quitté sa Normandie natale pour Rotterdam où il embarquât pour un long voyage, avec pour seuls bagages sa fougue et son engagement auprès de ses vaches. Pour servir le texte de Clément Hervieu-Leger, Daniel San Pedro a fait confiance à Guillaume Ravoire : le jeune comédien est tour à tour candide, fougueux, exalté, étonné. Toujours juste, il incarne avec conviction le jeune vacher naïf qui part à l’aventure et découvre la vie des matelots, des navigateurs, des moussaillons. Au gré du récit, il passe du candide vacher au narrateur lui-même, quelques années après avec pour seul accessoire de transformation une paire de lunettes. On se promène donc avec beaucoup de tendresse et d’empathie au fil de cette histoire touchante parce que teintée de nostalgie et de saveurs d’enfance, de fantômes du passé. La mise en scène resserrée dans un décor minimal mais ingénieux, (quelques planches de bois, des bottes de paille, des bidons d’eau) laisse le spectateur imaginer la vie à bord, et les déboires du jeune gaucho forcé d’aider une vache à mettre bas, entre autres péripéties et anecdotes.

Le tout a le goût d’une histoire que l’on se raconte le soir au coin du feu, d’une légende familiale transmise au fil des générations. Entre mythologie et véritable témoignage, Voyage en Uruguay est un récit touchant, un hommage vibrant qui nous transporte, le temps d’une soirée, loin de nos préoccupations de rentrée. Et très clairement, ça fait du bien.

Voyage en Uruguay

De Clément Hervieu-Leger

Mise en scène Daniel San Pedro

Avec Guillaume Ravoire

Théâtre Le Lucernaire,

jusqu’au 15 octobre 2016

Réservations au 01 45 44 57 34

 

Coeur cousu : des mots tisseurs de soie

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Le poétique, sensuel, coloré, foisonnant conte de Carole Martinez racontait en 2007 le voyage de Soledad l’espagnole et de ses soeurs, à la suite de leur mère Frasquita. Frasquita qui avait reçu le don de broder les couleurs et les vies transmit un don à chacune de ses filles : Soldedad, la dernière, la solitaire reçut celui de tisser les mots : c’est donc elle qui laissera une trace de cette famille, de cette histoire, de ce périple entamé par Frasquita quand son mari l’a jouée – et perdue – au combat de coq. Frasquita s’enfuit alors, en entrainant derrière elle sa guirlande d’enfants, d’histoires et de douleurs.

C’est dans la salle intimiste de la Condition des Soies à Avignon que Stéphanie Vicat a eu l’idée d’adapter le roman de Carole Martinez. Belle idée, qu’elle transforme avec délicatesse en un conte poétique mêlant le rêve et le réel. Seule, vêtue de blanc, avec pour seul décor une caisse qu’elle transformera au gré des besoins et un immense voile de tissu blanc, elle raconte, pleure, se drape, invoque le destin des femmes de cette famille en captivant les spectateurs rivés sur les mots et les pas de Soledad. Mêlant conte et légende, tristesse, amour et douleur, Stéphanie Vicat toute en émotion retenue, saupoudre son récit de légèreté et de gravité. La mise en scène précise et aérienne de Laure Guillem se met totalement au service de ce texte d’une poésie chaude et sensuelle, servie à merveille par l’écrin de la Condition des Soies et de ses murs bruts. On sent la chaleur de l’Espagne, la douceur des tissus qui crissent sous les doigts, on entend les couleurs chanter leurs légendes, on devine les secrets qui se murmurent de mère en fille au fil d’un spectacle envoutant qui donne furieusement envie de relire le roman de Carole Martinez, ou tout simplement de le découvrir.

Coeur cousu

D’après le roman de Carole Martinez

Mise en scène Laure Guillem

Adapté et avec Stéphanie Vicat

Festival d’Avignon OFF 2016

A la Condition des Soies, 13h30

20 November : un écho édifiant à l’actualité

C)DR

(c) DR

S’il est des spectacles qui font cruellement écho avec l’actualité, 20 November est de ceux-là. Découvert avec admiration jeudi 14, il n’en résonne que plus amèrement – et justement – aujourd’hui dans nos esprits. Mais c’est pour ça, aussi, que le théâtre existe : témoigner, dire, parfois expliquer ou tout au moins donner des pistes, pour une meilleure compréhension du monde qui nous entoure, laisser trace, agir, ouvrir et éduquer.

Le dramaturge suédois Lars Noren, inlassable explorateur des fêlures de l’âme (comme dans Bobby Ficher vit à Pasadena), s’est plongé dans l’histoire d’un jeune étudiant allemand qui en 2006 a ouvert le feu dans son ancien collège de Emstetten, tuant plusieurs personnes avant de se donner la mort. C’est Sofia Jupither, metteuse en scène suédoise, qui a présenté pendant ce Festival IN, la pièce de Lars Noren. Le dispositif scénique est austère : le jeune homme installe sa caméra à jardin. A cour, un écran de fortune fait avec un rouleau de papier, une chaise sur laquelle il a déposé son sac rempli d’armes, son manteau de cuir noir, un masque à gaz. En fond de scène l’écran projettera le visage du jeune homme qui fait face à la caméra. Pendant une heure, le jeune David Fukamachi Regnfors incarne avec une justesse et une retenue exemplaires, le futur meurtrier. Alternant les face caméra et les face public, en le regardant droit dans les yeux, il explique, raconte : les brimades, humiliations subies à l’école, le sentiment de solitude, d’isolement, le désir d’exister, enfin, à n’importe quel prix (« Vous serez de toute façon, tôt ou tard, obligés de me regarder ».)

Ce pourrait être un jeune homme comme tout le monde, comme notre voisin, notre fils, notre camarade, notre petit-ami. Il porte un pantalon, un T. Shirt à slogan « SMILE », essuie les traces de coca renversé sur le plateau. N’importe qui donc, et c’est ce qui rend encore plus fort, plus puissant le message de Lars Noren. On ne peut s’empêcher de sentir le jeune homme sensible, tourmenté, fragile. Déterminé mais humain, terriblement humain. Le public assiste, impuissant, au glacial monologue, à la violence de ses motivations parfois immatures : comprendre mais ne surtout pas juger, tel est le but de l’auteur que Sofia Jupiter illustre avec une sobriété d’autant plus percutante.

Avant de partir commettre l’innommable, David Fukamachi Regnfors fait face au public : « Quelqu’un a-t-il quelque chose à dire ? »  Rompant le silence de mort qui s’est installé une spectatrice ose, hésitante : « Stay with us ». Le jeune homme la regarde calmement sans répondre. Il est trop tard. L’inéluctable va se produire.

Un monologue nécessaire, d’une froideur implacable qui remue et ne laisse pas indemne.

20 November, de Lars Noren

Mise en scène Sofia Jupither

Avec David Fukamachi Regnfors

Scénographie Erlend Birkeland
Lumière Ellen Ruge



Festival IN Avignon 2016

Théâtre Benoît XII

Un homme sans importance

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Voici ici un jeune homme transparent, qui n’a jamais dit ni oui ni non, qui n’a jamais haussé le ton, qui n’a jamais rien vécu de triste ni de joyeux, un jeune homme sans envergure, donc, simple, de ceux qu’on ne voit ni n’entend jamais. Il est employé comme agent de voyage et voit un beau jour ses fesses grossir. Doubler, puis tripler de volume, enfler, gonfler, sans s’arrêter. (« J’aimerais comprendre comment il est possible qu’ils se soient – mes slips – du jour au lendemain tous sans exception et d’un seul coup d’un seul mis à perdre une ou deux tailles – et à rétrécir au point que j’en ai pour certains et je vous le dis tout bas fait éclater l’élastique ? ») . Le jeune homme n’aura d’autre choix que de quitter son travail et sa ville pour trouver refuge auprès d’une otarie et d’un homme tronc rencontré dans un cabinet de monstruosités.

Burlesque, cocasse, pleine de poésie, la dernière fable de Pierre Notte, qui relève du conte initiatique, transporte les spectateurs au départ circonspects puis médusés et enfin séduits par la folle épopée de ce jeune homme ordinaire et touchant. Il faut dire que le tout est porté par le formidable Brice Hillairet qui incarne, devient, se métamorphose avec pour tout pouvoir la seule force de suggestion, en héros dépassé entraîné malgré lui dans une métamorphose physique et spirituelle. Seul en scène dans un espace minimal, Brice Hillairet réussit par ses intonations, ses regards, son corps, à nous faire partager sa détresse et sa résignation. Avec lui on vole, on décolle, on s’enflamme et on se prend à rêver d’un voyage initiatique tout aussi tendre et farfelu.

Un vrai plaisir dans cette chaleur estivale et une pépite découvrir sans attendre.

« Tu vas par là moi je reste ici – je n’ai plus rien ni maison ni boulot ni envie ni vie je ne vais pas m’encombrer d’une otarie ».

Ma folle otarie, Pierre Notte

Mise en scène Pierre Notte

Avec Brice Hillairet

Lumière Aron Olah

Arrangements Paul-Marie Barbier

Régie Eric Dutrievoz

Festival OFF Avignon 2016

Théâtre des Halles Salle Chapelle – 14h

Réservations au 04 32 76 24 51