Au-delà du cirque, Beyond enchante le Rond Point

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En ce maussade mercredi 9 novembre 2016, dans la salle Renaud Barrault du Rond Point, on s’installe, on papote, on commente, on partage ses craintes après l’élection du plus gros canard de la planète. Et – hasard ô combien bienvenu ce soir-là – c’est sur le vitaminé New York New York que commence Beyond. 7 artistes de la Compagnie australienne Circa, 4 filles et 3 garçons, qui réussissent après seulement quelques accords du crooner Sinatra, à redonner envie de rire, d’aimer, de croire, de ne pas se laisser abattre, tout simplement. Ils entrent en arborant tous une immense tête de lapin : le ton est annoncé, rire et dérision seront au programme, rires et acrobaties, rires et voltige, rire et prouesses : voltige aérienne, mât chinois, ballets aériens, équilibres en aveugle, contorsions… le tout est réalisé avec une facilité évidente, les corps sont souples et félins, aériens, légers… On en arrive à trouver logique, normal, qu’un seul jeune homme arrive à porter tous ses partenaires. On en arrive à trouver logique que cette jeune femme arrive à terminer fièrement son Rubik’s cube pendant que les 6 autres lui grimpent dessus. On en arrive à frémir à peine, quand celui-ci soulève celle là par la mâchoire, quand celui-là saute sur le bassin de celle-là…

On en arrive à se lover tout simplement dans l’admiration béate, heureuse, des numéros tous aussi virtuoses qu’élégants. Car c’est ici que la magie opère : si les jeunes prodiges sont épatants de technique, ils sont aussi et surtout fichtrement mutins. Toujours souriants, le regard espiègle, se moquant royalement des lois de la gravité de la technique de la physique, ils enchaînent le tout avec une décontraction et une légèreté confondantes. Le tout est truffé de dérision, de charme, de malice. Têtes de lapin, costume d’ours, imitation d’animaux, costumes au final très simples accompagnés d’une bande son entrainante où tout le monde trouvera son bonheur (electro, comédie musicale, ballades classiques, Brel, …). Beyond, au-delà, entraine le public, ravi, dans une folle escapade décalée où les frontières entre réalité et rêve s’évaporent, où la raison et l’irrationnel s’entrelacent et se confondent, où l’insolite vainc la douleur physique, où la technicité des corps devient élasticité, où le plaisir est évident, palpable, contagieux.

Certains soirs, il fait bon franchir la frontière et passer, le temps d’un spectacle, dans un au-delà fait de malice et de joie. Certains soirs il fait bon se dire qu’on a tous en nous un pied-de-nez qui attend, un soupçon d’audace et un grain de folie que la fureur des hommes, des autres, n’atteindra pas.

Beyond, par la Cie CIRCA

Mise en scène : Yaron Lifschitz, compagnie Circa

Avec : Jessica Connell, Timothy Fyffe, Rowan Heydon-White, Conor Neall, Kathryn O’Keeffe, Seppe Van Looveren, Billie Wilson-Coffey

Théâtre du Rond Point

Jusqu’au 27 novembre 2016

Réservations au 01 44 95 98 21

Moments de grâce à l’Interlope Cabaret

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Au Studio Théâtre, face à la Pyramide inversée de Ieoh Ming Pei, se joue pendant quelques délicieuses semaines le non moins délicieux L’Interlope Cabaret imaginé par Serge Badgassarian. Loin des cabarets Français devenus depuis quelques années des incontournables (Cabaret Georges Brassens (avec le (toujours aussi) délicieux Bagdassarian), Cabaret Léo Ferré ou Barbara), nous voilà plongés dans le milieu équivoque des cabarets clandestins de l’entre deux guerres, quand l’homosexualité était encore sulfureuse, tue, cachée. Cet Interlope cabaret est ici tenu par Axel (Véronique Vella) qui dirige d’une main ferme ses trois chanteurs : Tristan, le doyen, sage et résigné (Michel Favory), Camille, homo assumé (délicieux… Bagdassarian) et enfin Pierre le père de famille bisexuel assumé (Benjamin Lavernhe).

Des loges à la scène, on assiste donc aux confidences, récits, crêpages de chignons parfois, petites histoires et grandes amitiés de ces quatre êtres hors du commun et hors normes de l’époque. Chacun va dire avec mélancolie, tendresse, douceur, comment il est arrivé sur ce chemin parfois sinueux qui mène à l’homosexualité et au Cabaret. La frêle Véronique Vella se glisse dans les guêtres et les bretelles d’Axel, la patronne des lieux : voix grave et regard de soie, elle hypnotise autant qu’elle titille le spectateur en propriétaire de cabaret qui dirige ses trois hommes d’un main de fer et d’un amour de velours. Bagdassarian étonne, emporte, séduit le public avec sa taille de guêpe moulée dans des robes aussi voluptueuses que son regard pétillant et malicieux bordé de cils immenses ; Michel Favory est résolument touchant de discrétion et de pudeur, tandis que Benjamin Lavernhe est un impayable gamin facétieux provocateur et frondeur. Superbement maquillés, convaincus et convaincants, les quatre artistes s’amusent visiblement dans ces tenues pas toujours faciles : strass, paillettes, escarpins vertigineux et plumes leurs donnent au final une grande liberté et tous s’abandonnent visiblement avec bonheur à leurs personnages.

Au fil des chansons, toutes choisies avec soin par Serge Bagdassarian, et accompagnées la contrebasse par Olivier Moret et Benoît Urbain au piano, on entendra des poèmes mis en musique comme A Londres, de Guillaume Apollinaire ou le sublime Condamné à mort de Jean Genêt, purs moments de perfection offerts par Michel Favory. Des instants de grâce aussi, comme le troublant Ouvre, qu’entonne Véronique Vella les yeux dans les yeux avec une spectatrice, ou From Amsterdam, confidences touchantes murmurées par Benjamin Lavernhe. D’autres chansons, tour à tour drôles, touchantes, émouvantes, provocatrices, font le sel de ce cabaret dans lequel nous plongeons le coeur battant et l’émotion au coeur des lèvres. C’est gai, touchant, drôle, impertinent, toujours empli de tendresse et de respect. C’est beau, c’est maîtrisé et interprété avec amour et joie.

Que demander de plus ? Une reprise, tiens, parce que, après tout, il n’y a pas de raison qu’on n’y retourne pas l’année prochaine. N’est-ce pas ?

L’interlope cabaret,

Studio-Théâtre Comédie-Française

Réservations au 01 44 58 98 58

Jusqu’au 30 octobre 2016

Mise en scène Serge Bagdassarian

Avec Véronique Vella, Michel Favory, Benjamin Lavernhe, Serge Bagdassarian

Musiques originales, direction musicale et arrangements de Benoît Urbain

Costumes de Siegrid Petit-Imbert

Maquillages et coiffures de Véronique Souli

George(s) : who else ?

Georges Brassens j’aime bien mais j’ai toujours préféré Brel. Voilà, c’est dit, et le moustachu qui grattait sa guitare dans la télé en noir et blanc faisait davantage craquer mes parents que moi d’autant que Georges Brassens était Sétois, comme mes parents. Autant dire que les notes du Gorille, des Bancs publics, les Copains d’abord, les sabots d’Hélène ou encore Fernande ont toujours plus ou moins résonné dans l’appartement familial, sans pour autant détrôner Brel dans mon panthéon musical.

Et puis voilà, en mai dernier, au Studio Théâtre, tout a changé. Brutalement. Il a suffit d’aller voir et écouter, le Cabaret Brassens, mis en scène par Thierry Hancisse, pour basculer dans la Brassensmania.

Le Cabaret Brassens revisite les textes du chanteur, les revivifie, balaie le tout et y injecte une bonne dose d’arrangement jazzy ou tsigane. Ca swingue dans les fauteuils et les 6 comédiens-chanteurs s’en donnent à coeur joie, jonglent avec les mots et les phrases, se les renvoient dans un beau jeu collectif ou chacun partage avec ses coéquipiers le plaisir de s’approprier les chansons en toute liberté.

Tous sont en parfaite communion avec les textes du chanteur, s’amusent comme des pitres sur Le Cocu, La fessée, La (délicieuse) ronde des jurons… Les bancs publics m’ont je l’avoue fait craquer, je suis (re)tombée amoureuse de l’immense Serge Bagdassarian qui chante Il n’y a pas d’amour heureux, le poème d’Aragon que Brassens avait interprété, j’ai découvert Jérémy Lopez… ri devant la File indienne…

La mise en scène est toute simple, nous pourrions être dans dans un bistrot ou un sous-sol, quelques palettes sont posées à même le sol, quelques potes sont là avec un piano, une contrebasse, une guitare et puis voilà que l’un entonne une chanson, l’autre le rejoint et le tout se transforme en un boeuf étonnant qui emballe le public dès les premières notes.

Et Brassens, dans tout ça, me direz-vous ? En bien je pense qu’il serait heureux et fier de voir les comédiens du Français s’approprier ses textes avec autant d’intelligence et de sincérité. Ils s’amusent follement, c’est communicatif, on se régale, on en redemande, on n’est pas les seuls, toute la salle applaudit deux fois, trois fois, cinq fois, les ouvreuses rentrent pour voir les reprises. Pour la première fois depuis des mois, je ressors du Français sans aucun bémol et avec une envie folle, folle d’y retourner.

 
Cabaret Brassens
Comédie Française
Mise en scène de Thierry Hancisse