LA TEMPÊTE – Shakespeatre – MES Robert Carsen, Comédie Française

LA TEMPETE -

Avis de vent calme à la Comédie Française

SI la tempête fait rage quand démarre la pièce de Shakespeare, c’est une rage intérieure, un bouillonnement invisible, que découvrent les spectateurs du Français venus découvrir la première incursion de Robert Carsen au théâtre, plus habitué aux mises en scène d’opéra ou de comédies musicales comme Singin in the rain, que l’on peut encore découvrir au Palais Royal cet hiver. Le rideau se lève sur une imposante cellule blanche, aussi clinique que glaciale. Au centre, un lit sur lequel repose Prospero. Le Duc de Milan, chassé du trône par son frère et exilé sur une île avec sa fille Miranda, ressasse inlassablement son passé ; aidé par Ariel, l’esprit de l’air, il a asservi Caliban, le fils d’une sorcière, pour régner sur cette île. Il provoque une tempête pour que le navire de son frère Antonio et ses hommes s’y échouent.

Une tempête et un déchainement qui seront donc, chez Robert Carsen uniquement dans l’esprit de Prospero. De ce rêve, de ce bouillonnement, ne reste qu’une scénographie ultra léchée toute en blanc et gris, y compris les costumes des comédiens. Un minimalisme étonnant qui séduit par son épure et ses lumières magnifiques qui projettent les ombres gigantesques des comédiens sur les murs. Des vidéos projetées en noir et blanc en fond de scène ajoutent un peu de vie ou d’éléments à ce décor monacal. Le tout est à la fois glaçant et imposant, austère et hiératique. Terriblement beau, terriblement froid.

De ce dépouillement calculé et cette épure volontaire, subsiste le jeu des comédiens, tous excellents – nous sommes au Français :  Michel Vuillermoz incarne un Prospero grave et nostalgique, dont on devine les déchirements intérieurs entre désir de vengeance et de paix. Christophe Montenez est un Ariel gracile qui semble flotter ; pas facile d’incarner un esprit : il semble insaisissable et pourtant omniprésent, aussi discret que puissant. Le couple Miranda / Ferdinand est interprété par Gorgia Scalliet et Loïc Corbery : un petit air de ferveur amoureuse et de fraîcheur vient raviver la mélancolie de Prospero : joli. On n’oubliera pas la prestation de Stéphane Varupenne, drolatique Caliban aussi bête qu’ivrogne, ou celles Jérôme Pouly et Hervé Pierre, truculents Stefano et Trinculo.

Une tempête donc mentale, dont le traitement radical de Robert Carsen peut laisser sur le bas-côté. La scène d’ouverture m’a fait craindre le pire avec cette cellule clinique et désincarnée. La deuxième partie a réussi à emporter la spectatrice que je suis, aspirée par le texte de Shakespeare, la très belle scène entre Ferdinand et Miranda, et la scénographie de Radu Boruzescu. La dernière, après l’entracte, m’a de nouveau laissée de côté avec le retour à l’austérité. Un traitement trop minimal qui ne sert pas assez le bouillonnement imaginé par Shakespeare autour du pouvoir, de la vengeance et de l’amour.

Une tempête donc un peu trop froide pour réellement susciter mon adhésion, dont je garderai en tête le jeu toujours impeccable des comédiens, foncièrement au service de leur metteur en scène et la scénographie au minimalisme certes clinique mais extrêmement léchée.

La tempête de William Shakespeare

M.E.S de Robert Carsen.

Avec : Thierry Hancisse, Jérôme Pouly, Michel Vuillemoz, Serge Bagdassarian, Hervé Pierre, Gilles David, Stéphane Varupenne, Giogoa Scalliet, CHristophe Montenez, Benjamin Lavernhe, en alternance avec Noam Morgenstern

Comédie-Française, jusqu’au 21 mai 2018

Réservations au 01 44 58 15 15

LES FOURBERIES DE SCAPIN, Molière, MES Denis Podalydès, Comédie Française

7f8963fb89ee1621900872336b0cd7a0

Scapin tout feu tout flamme emballe la Comédie Française

Pour inaugurer la saison 2017 2018 au Français, c’est une des valeurs sures de la maison de Molière qui est donnée avec Les fourberies de Scapin dans une nouvelle mise en scène signée Denis Polalydès.

Le comédien français, après Le bourgeois gentilhomme,  s’attaque à nouveau au créateur emblématique de la maison en proposant ici une version somme toute plutôt classique mais qui ne démérite pas, en entraînant une salle plus qu’enthousiaste à applaudir à tout rompre et rire aux éclats à plus d’une reprise pendant la représentation.

L’histoire pourtant est connue de tous : deux jeunes gens, loin de leurs pères se sont pris d’amour, l’un pour une bohémienne, l’autre pour une fille sans dot ni nom. Pour garder leurs fiancées, ils demandent au valet Scapin de les aider. Scapin, aussi roublard que rusé, facétieux que revanchard, malin que joueur, décide d’aider les jeunes hommes et de soutirer de l’argent à leurs avaricieux papas qui de leurs côtés ont décidé de les marier à d’avantageuses jeunes filles de belle famille.

La révélation Benjamin Lavernhe

Pour le rôle-titre, c’est à Benjamin Lavernhe que revient la tâche. Loin de démériter, le comédien surprend au contraire dans une partition sans fausse note : tour à tour dédaigneux, rusé, manipulateur, menteur et fichtrement audacieux, le jeune pensionnaire dévoile ici un talent insoupçonné, une énergie virevoltante et un charme ravageur. Si le rôle-titre cannibalise le reste de la distribution, on notera quand même l’étonnante transformation et le potentiel comique de Didier Sandre (méconnaissable et désopilant Géronte), la jeunesse et la fougue rafraichissante de Julien Frison (Octave) et Gaël Kamilindi (Léandre). Le reste de l’équipe ne démérite pas, que ce soient Adeline d’Hermy (un poil trop exubérante Zerbinette), Gilles David (pétochard Argante), Bakary Sangaré (complice et fidèle Sylvestre) ou Pauline Clément (gentille Haycinthe) (en alternance avec Claire de la Rüe du Can.

Un public transporté

Mener une équipe de choc sur un texte aussi connu, et le rendre désopilant, c’est le pari réussi de Denis Podalydès : classique, sa mise en scène ne révolutionne pas le genre mais lui rend un hommage ultra convaincant : avec la jolie scénographie signée Eric Ruf, les (forcément beaux) costumes de Christian Lacroix, l’énergie décuplée dont fait preuve Benjamin Lavernhe, il réussit à largement séduire le public. Hier, la salle abondamment remplie par un jeune public, vacances scolaires obligent, n’a cessé de rire et d’applaudir, régulièrement et intelligemment prise à parti notamment pendant la fameuse scène du sac. On en redemande, on participe, on devient gascon, on scande des Géronte furibonds et on se gausse à foison du pleutre dans son sac. L’idée et malicieuse et efficace.

On en sort avec un large sourire et l’envie de revoir Benjamin Lavernhe dans un autre grand rôle.

 

Les fourberies de Scapin, de Molière

Mise en scène de Denis Podalydes

Avec Benjamin Lavernhe, Bakary Sangaré, Gilles David, Adeline d’Hermy, Claire de la Rüe du Can ou Pauline Clément, Julien Frison, Gaël Kamilindi, et comédienne de l’Académie Maïka Louakairim et Aude Rouanet.

Scénographie Eric Ruf

Costumes Christian Lacroix

Comédie Française, jusqu’au 11 février 2018

Réservations au 01 44 58 15 15

Et également, à partir du 26 octobre, en rediffusion avec  PathéLive

 

 

 

LE TESTAMENT DE MARIE, MES Deborah Warner

D’une icône à l’autre…

♥♥♥

Après Los Angeles et Londres c’est à l’Odéon (en partenariat avec la Comédie Française) que Deborah Warner lève le voile sur Marie en adaptant le roman de Colm Toibin. Sous la plume de l’auteur irlandais, la Femme mythique, la Mère de Jesus est dépouillée son statut d’icône et n’est plus qu’une femme ordinaire, mère d’un fils lui-même ordinaire.

Du sacré au banal

Avant le spectacle, le spectateur est appelé à monter sur scène. Au centre, figée dans une cage de verre, protégée des passants mais offerte à leur curiosité, Marie se tient, drapée de rouge. Devant elle brûlent des dizaines de bougies. Tout autour de cette cage, un olivier suspendu, un vautour (vivant), des bougies, encore, un tronc suspendu, surplombé d’une roue. Mais de ces symboles chrétiens ne subsistera rien une fois la pièce commencée. La cage se lève pour laisser Dominique Blanc se lever et se défaire de son habit de Madone. Les bougies disparaissent, le vautour est rendu à son dresseur. Marie revient vêtue d’un jean et d’une tee-shirt. La Madone a laissé place à la femme.

D’aucuns verront une part de blasphème dans le texte de Colm Toibin, qui défait Marie de ses atours sacrés. La Madone n’est qu’une femme ordinaire, qui range, lave, allume une cigarette. D’aucuns seront décontenancés par cette démystification de l’icône rendue au rang de simple humaine. On pourra être gênés par la mise en scène à la fois onirique et terre à terre, terriblement pragmatique, de ce récit débité sans emphase, sans passion, parfois d’un réalisme cru. On pourra être gêné, peut-être, au début, puis on se laissera happer par la voix et le regard de Dominique Blanc qui donne à Marie la voix d’une femme, d’une mère, qui a souffert et s’interroge, sceptique. Qui était vraiment son fils ? Qui étaient ces hommes qui l’entouraient ? Des désaxés ? Des adorateurs ? Etaient-ce des miracles ou des manipulations, des visions, des fantasmes ? Avaient-ils raison ? Avait-il raison, lui ?

Du banal au sacré

Aucune réponse, mais la vision d’une femme tout simplement humaine, une mère aimante mais lucide, que le jeu de Dominique Blanc rend hypnotique et envoutante. On ne peut la lâcher du regard, on se laisse subjuguer par son jeu. L’icône, à l’Odéon, n’est plus Marie mais Dominique Blanc, immense, sublime.

Le testament de Marie

De Colm Toibin,

Mise en scène Deborah Warner

Avec Dominique Blanc

Scénographie Tom Pye

Théâtre de l’Odéon, en partenariat avec la Comédie-Française

jusqu’au 3 juin

Réservations au 01 44 85 40 40

LA RESISTIBLE ASCENSION D’ARTURO UI, B. Brecht, par K. Thalbach, Comédie-Française

affiche

Un hommage qui manque d’impact

♥♥

Bertold Brecht vit ses oeuvres brulées lors de l’autodafé du 10 mai 1933 à Berlin et fut déchu de sa nationalité allemande deux ans plus tard. En 1941, lors de son exil en Finlande, il écrivit La résistible Ascension d’Arturo UI en seulement trois semaines.

Cette résistible ascension est un brûlot contre Hitler sous forme de parabole : le dictateur y est représenté en apprenti gangster, mafieux à deux balles qui saura se hisser au rang de parrain absolu et maître sans pitié en exploitant les revendications du trust du chou-fleur dans le Chicago des années 30. Chantage, pots de vin, intimidations, meurtres, manipulation des populations, chaque étape de l’ascension d’Arturo fait implicitement référence aux marches gravies par Hitler pour parvenir au pouvoir. Si tous les personnages sont inspirés de l’entourage du chancelier : Ernesto Roma pour Röhm, Gori pour Goring, Dollfoot pour Dollfuss, Gobbola pour Goebbels, et enfin Arturo Ui pour Adolf Hitler, c’est l’expressionnisme allemand qui prévaut : les bandits sont loufoques, burlesques, le trait est volontairement forcé, les maquillages outranciers, les faciès clownesques.

Et visiblement les comédiens français se régalent dans cette démesure brechtienne : Laurent Stocker incarne un Arturo Ui dans la lignée du Dictateur de Chaplin : tour à tour faiblard, geignard, il se transforme peu à peu en despote tyrannique avec force mimiques, gesticulations grandiloquentes et regards noirs. Jeremy Lopez est un machiavélique et fascinant Gobbola-Jocker tandis que Serge Bagdassarian est irrésistible en tyrannique et obèse Gori. Impossible de citer tous les autres, si ce n’est le méconnaissable et toujours parfait Eric Genovese en crooner affable, Michel Vuillermoz en comédien-professeur aussi imbibé que délicieusement ridicule – et admirable, Florence Viala, Thierry Hancisse et j’en passe. Une partition qui visiblement les régale, les pousse à jouer et surjouer selon les codes typiques du Volkstheater dans une scénographie réussie où les personnages évoluent dans les rets d’une gigantesque toile d’araignée.

Pour autant, tant de distanciation, de traits volontairement grossis, de grotesque, sont-il aujourd’hui le meilleur moyen de dénoncer, de toucher, d’alerter ? A l’heure où encore une fois l’extrémisme vient ramper sous nos portes, ne doit on pas au contraire frapper les esprits par un propos plus clair, plus fort, plus explicite ? La distanciation chère à Brecht, si elle dénonçait avec cynisme la montée des extrémismes après que celle d’Arturo H ait eut lieu, est-elle aujourd’hui, alors que cette ascension a commencé certes mais peut encore être stoppée net, est-elle encore le meilleur moyen de toucher, de faire réagir, de faire prendre conscience du danger ? Aujourd’hui plus que jamais il n’est pas question de rire, mais d’avoir suffisamment peur pour agir et décider en son âme et conscience de faire front contre les extrémisme et la haine, le mépris et la cupidité, quelles que soient leurs formes et leurs représentants.

On rit, donc, devant cette outrancière et résistible ascension, on rit souvent parce qu’ils peuvent être parfaitement désopilants : mais le tyrannique et implacable Néron-Stocker, l’effrayant et serpentin Genovese-Aschenback, étaient à mon sens des signaux plus efficaces parce que réellement glaçants à brandir face au danger. Si Katharina Thalbach, née et nourrie par le Berliner Ensemble, rend ici un hommage respectable et atavique à l’expressionnisme allemand, la force du message semble s’être quelque peu évaporée au fil des ans. Pour autant ne baissons pas les bras et continuons d’opposer l’art, l’intelligence et l’ouverture à la bêtise, la crasse et la folie de tous les Arturo Ui du monde.

La Résistible Ascension d’Arturo Ui de Bertolt Brecht

Mise en scène de Katharina Thalbach

Comédie-Française, jusqu’au 30 juin

Réservations au 01 44 58 15 15.

Avec Thierry Hancisse, Éric Génovèse, Bruno Raffaelli, Florence Viala, Jérôme Pouly, Laurent Stocker, Michel Vuillermoz, Serge Bagdassarian, Bakary Sangaré, Nicolas Lormeau, Jérémy Lopez, Nâzim Boudjenah, Elliot Jenicot, Julien Frison

Un marivaudage bucolique et champêtre au Français

affiche-pmc

L’antagonisme Paris – Province semble inspirer le créateur de la Compagnie des Petits Champs. Après sa (délicieuse) mise en scène de Monsieur de Pourceaugnac aux Bouffes du Nord, où un brave provincial monté se marier dans la capitale était victime des subterfuges roublards et perfides de la jeunesse parisienne, Clément Hervieu-Leger s’attaque ici au très bucolique et marivaudien Le petit maître corrigé, où l’on rencontrera Rosimond, jeune et précieux citadin venu chercher promise en campagne : or la fière provinciale piquée par son absence de déclaration, décide de se jouer du jeune butor, aidée de sa fidèle servante Marton et du valet de Rosimond, l’effronté Frontin bien décidé quant à lui à épouser Marton. Elle obtiendra déclaration, ou ne se mariera point.

Préjugés ruraux et bucolique sociale

Nous ne sommes plus à Paris, donc, mais dans un abondant paysage champêtre : une vaste dune sur laquelle se dressent à la vas-y-comme-je-te-pousse de grands épis de blé. Ce sera le seul terrain de jeu des Comédiens Français, qui s’ébrouent avec un plaisir non dissimulé dans l’herbe bucolique et la délicieuse scénographie imaginée par Eric Ruf sous les éclairages raffinés de Bertrand Couderc. Au fil des répliques savoureusement salées sucrées de ce marivaudage on se laissera embarquer par l’enthousiasme des comédiens français : Loïc Corbery (Rosimond) excelle en sot parigot précieusement ridicule ; Christophe Montenez (Frontin), décidément surprenant vient bousculer l’image de Martin Essenbeck et prouver, s’il en était besoin, combien sa palette de jeu semble large. Adeline d’Hermy (Marton) régale de sa gouaille railleuse admirablement servie par sa voix haut perchée et son regard pétillant, tandis que Claire de la Rüe du Can incarne les jeunes premières avec toute la détermination requise par le rôle. A leurs cotés Dominique Blanc (la marquise), Didier Sandre (le comte), Florence Viala ou Pierre Hancisse complètent une distribution parfaitement dirigée par Clément Hervieu-Léger.

En faisant confiance à Clément Hervieu-Léger et sa direction d’acteurs précise et millimétrée, Eric Ruf confirme que décidément, la saison continue de s’annoncer belle, riche et diverse au Français. On ne peut qu’applaudir ce très classique mais ravissant et bucolique Petit maître corrigé.

Le petit maître corrigé

de Marivaud

Mise en scène Clément Hervieu-Leger

Avec : Florence Viala, Loïc Corbery, Adeline d’Hermy, Pierre Hancisse, Claire de la Rüe du Can, Didier Sandre, Christophe Montenez, Dominique Blanc, Ji Su Seong

Comédie Française

jusqu’au 24 avril 2017

Réservations au 01 44 58 15 15

Au bonheur des russes

oncle-vania.jpg

On peut être surpris quand on pénètre dans la salle du Vieux Colombier, : les rangées de fauteuils ont été déplacées et la scène est maintenant au centre d’un dispositif bi-frontal. Les spectateurs s’asseyent de part et d’autre d’une grande table où quelque vaisselle est installée. A cour (ou jardin, c’est selon) un fauteuil, un grand buffet, un piano. Un homme est là, il attend pendant que les spectateurs prennent place. Il observe la salle, les gens. Vêtu d’une veste de cuir, il est attentif et absent. Là, et ailleurs. On s’installe, on se place, et soudain un autre homme arrive et parle. Un peu comme si on avait plongé de façon urgente et inattendue dans la pièce. Les feux sont d’ailleurs encore allumés dans la salle. Les autres personnages arrivent par les allées. On est DANS la datcha, on est avec eux, on est immergés sans même l’avoir senti, pressenti, dans la famille de Vania, de Alexandre Petrovitch Voinitski, de Maria Voinitskaia et de leurs proches. Ce sera là une des premières magies de la mise en scène de la jeune Julie Deliquet : immédiateté, proximité, immersion, le public est entièrement absorbé par la scène et cette famille.

Cette famille, donc, c’est la famille de Vania. Il a longtemps et beaucoup sacrifié pour que son beau-frère, le professeur Alexandre Petrovitch Voinitski puisse se consacrer à ses recherches et ses publications. Il vit dans la datcha que sa soeur défunte, et première femme de Alexandre Petrovitch Voinitski a légué à leur fille Sonia. Le professeur vit dans la datcha avec sa deuxième femme, la jeune et belle Elena. Vivent aussi ici Maria, la mère de Vania, et Tielegine, ancien propriétaire des lieux. Le médecin Mikhaïl Lvovitch Astrov vient régulièrement leur rendre visite.

On les écoute parler, converser, sentant parfois une pointe de regret percer légèrement sous un regard ou un mot. A peine les doutes effleurent qu’ils sont balayés par la gaité russe : un verre de vodka ? La conversation oscille entre gaité non feinte et non-dits balayés. Un subtil équilibre qui jamais ne vacille, toujours parfaitement tendu entre ardeur et silences. Julie Deliquet réussit l’exercice difficile de résumer dans son adaptation tout le bouillonnement russe, toute l’ardeur, toutes les souffrances, en seulement quelques mots, regards, attitudes. Elle est évidemment aidée par la perfection du jeu des comédiens français : Laurent Stocker est un Vania bouillonnant et bouleversant de regrets et d’aigreurs contenues. Florence Viala est Elena : on distingue sous chacune de ses phrases, chacun de ses silences, la passion censurée et sagement occultée. Tous les autres sont au diapason, de Hervé Pierre, magnifique Professeur, à Stéphane Varupenne, tout en tension retenue, à Dominique Blanc, dont le jeu semble miraculeusement osciller sur un fil microscopique, à Anna Cervinka, parfaite en Sonia à fleur de peau, bouleversante dans sa façon presque désespérée d’espérer. Evidemment la nuit sera propice aux explosions trop longtemps retenues et on assiste, pantois, le coeur en apnée, aux débordements les plus violents et latents, respiration en apnée et souffle aux lèvres.

Si Tchekov peint toujours une humanité triste et bouleversante, Julie Deliquet et les comédiens français réussissent ici un tableau d’une finesse et d’une subtilité rares, nous plongeant en quelques tableaux dans les tréfonds de l’âme, ses ressorts, ses sursauts, ses souffrances et ses désirs. Un travail d’une précision chirurgicale où les implosions nous transportent autant que les explosions, où chaque émotion est dessinée avec un pointillisme exacerbé, où les coeurs chavirent autant qu’ils halètent.

Une pure merveille donc, que l’on voudrait pouvoir revoir, chérir, revoir encore, pour savourer chaque seconde, minute, parcelle, moment, d’un moment de théâtre rare et cher : un jeu pour et au service du texte, en toute humilité et toute générosité. Brillant. Rare.

« Vania », d’après Oncle Vania de Tchekhov

Mise en scène de Julie Deliquet

Avec Laurent Stocker, Florence Viala, Dominique Blanc, Anna Cervinka, Stéphane Varupenne, Hervé Pierre, Noam Morgensztern.

 théâtre du Vieux-Colombier (Comédie-Française)

jusqu’au 6 novembre 2016.

Réservations au 01 44 58 15 15


Moments de grâce à l’Interlope Cabaret

interlope.jpg

Au Studio Théâtre, face à la Pyramide inversée de Ieoh Ming Pei, se joue pendant quelques délicieuses semaines le non moins délicieux L’Interlope Cabaret imaginé par Serge Badgassarian. Loin des cabarets Français devenus depuis quelques années des incontournables (Cabaret Georges Brassens (avec le (toujours aussi) délicieux Bagdassarian), Cabaret Léo Ferré ou Barbara), nous voilà plongés dans le milieu équivoque des cabarets clandestins de l’entre deux guerres, quand l’homosexualité était encore sulfureuse, tue, cachée. Cet Interlope cabaret est ici tenu par Axel (Véronique Vella) qui dirige d’une main ferme ses trois chanteurs : Tristan, le doyen, sage et résigné (Michel Favory), Camille, homo assumé (délicieux… Bagdassarian) et enfin Pierre le père de famille bisexuel assumé (Benjamin Lavernhe).

Des loges à la scène, on assiste donc aux confidences, récits, crêpages de chignons parfois, petites histoires et grandes amitiés de ces quatre êtres hors du commun et hors normes de l’époque. Chacun va dire avec mélancolie, tendresse, douceur, comment il est arrivé sur ce chemin parfois sinueux qui mène à l’homosexualité et au Cabaret. La frêle Véronique Vella se glisse dans les guêtres et les bretelles d’Axel, la patronne des lieux : voix grave et regard de soie, elle hypnotise autant qu’elle titille le spectateur en propriétaire de cabaret qui dirige ses trois hommes d’un main de fer et d’un amour de velours. Bagdassarian étonne, emporte, séduit le public avec sa taille de guêpe moulée dans des robes aussi voluptueuses que son regard pétillant et malicieux bordé de cils immenses ; Michel Favory est résolument touchant de discrétion et de pudeur, tandis que Benjamin Lavernhe est un impayable gamin facétieux provocateur et frondeur. Superbement maquillés, convaincus et convaincants, les quatre artistes s’amusent visiblement dans ces tenues pas toujours faciles : strass, paillettes, escarpins vertigineux et plumes leurs donnent au final une grande liberté et tous s’abandonnent visiblement avec bonheur à leurs personnages.

Au fil des chansons, toutes choisies avec soin par Serge Bagdassarian, et accompagnées la contrebasse par Olivier Moret et Benoît Urbain au piano, on entendra des poèmes mis en musique comme A Londres, de Guillaume Apollinaire ou le sublime Condamné à mort de Jean Genêt, purs moments de perfection offerts par Michel Favory. Des instants de grâce aussi, comme le troublant Ouvre, qu’entonne Véronique Vella les yeux dans les yeux avec une spectatrice, ou From Amsterdam, confidences touchantes murmurées par Benjamin Lavernhe. D’autres chansons, tour à tour drôles, touchantes, émouvantes, provocatrices, font le sel de ce cabaret dans lequel nous plongeons le coeur battant et l’émotion au coeur des lèvres. C’est gai, touchant, drôle, impertinent, toujours empli de tendresse et de respect. C’est beau, c’est maîtrisé et interprété avec amour et joie.

Que demander de plus ? Une reprise, tiens, parce que, après tout, il n’y a pas de raison qu’on n’y retourne pas l’année prochaine. N’est-ce pas ?

L’interlope cabaret,

Studio-Théâtre Comédie-Française

Réservations au 01 44 58 98 58

Jusqu’au 30 octobre 2016

Mise en scène Serge Bagdassarian

Avec Véronique Vella, Michel Favory, Benjamin Lavernhe, Serge Bagdassarian

Musiques originales, direction musicale et arrangements de Benoît Urbain

Costumes de Siegrid Petit-Imbert

Maquillages et coiffures de Véronique Souli