LES TROIS SŒURS, три сестры – Tcheckhov, Timofeï Kouliabine

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Tchekhov étouffé par le bruit du silence

A l’Odéon cet automne, c’est une proposition-performance que le metteur en scène russe Timofeï Kouliabine présente : durant deux ans, ses comédiens ont appris la langue des signes, aidés par des tuteurs, avant de s’emparer du texte de Tchekhov, Les trois sœurs. Deux ans durant, ils ont travaillé le texte « sonore » pour laisser peu à peu place au sens des mots sans que rien ne soit verbalisé, pour laisser une silencieuse musique tchekhovienne s’emparer peu à peu des corps et de l’espace et finir par se laisser guider par elle. Les voici maintenant à Paris, aux ateliers Berthier, dans le cadre du Festival d’Automne à Paris.

Sur scène, la scénographie rappelle le film de Lars von Trier, Dogville, avec cet intérieur des sœurs Prozorov dont les pièces sont uniquement délimitées par des bandes blanches. Chambres et salon sont occupés par des meubles gris et quelques textiles d’un rouge plus soutenu. Le tout est harmonieux, à la fois neutre et de bon goût, avec cette chaleureuse froideur russe. Un intérieur à l’image de ces trois sœurs, Irina, Olga et Macha qui vivent avec leur frère Andreï depuis la mort de leur père. Rien n’est dit, tout est signé, et le spectateur se réfère au sur-titrage en français et anglais pour suivre le texte.

Dans ce silence bruyant qui va entourer pendant plus de 4 heures les comédiens de Timofeï Kouliabine les sons résonnent, puissants, décuplés par l’absence de parole. L’expérience est étonnante, à la fois fascinante et épuisante. Ici une assiette qu’un comédien tape avec obstination sur la table, là le clip de Wrecking ball de Miley Cyrus, plus tard le violon de Andreï, des meubles que l’on déplace, répare, ou bien encore le souffle du vent glacial quand la porte s’ouvre et se referme. La troisième partie, dans un noir seulement éclairé par les lueurs des écrans, ressemble davantage à un exercice de style et laisse perplexe quant à son utilité.

Dans cet enchevêtrement de bruits, de scènes, les comédiens signent tandis que l’œil et l’oreille des spectateurs (ou du moins de la spectatrice que je suis), sont sans cesse attirés, détournés. Difficile de se concentrer sur le « texte », de s’imprégner de sa mélodie tant les bruits et les mouvements des personnages extérieurs à la scène qui se déroule viennent parasiter le tout et prendre le dessus : on ne remarque que les selfies, les lueurs des téléphones portables et tablettes qui occultent le jeu, souvent sans justification, les déplacements de Natacha quand parlent ses belles-sœurs. La sensation, la chaleur du texte n’est plus qu’un vague écrit sur un écran au dessus de la scène, rendant ce silence, qui se voulait assourdissant, résolument et péniblement bruyant.

Un faux silence et des signes qui ne suffisent pas à servir le texte qui semble être un succédané, sur-titrage oblige. L’histoire est là, oui, mais si Irina-Miley rêve de briser les murs qui l’entourent et de s’évader, l’absence de cloisons et de mots ont laissé s’échapper l’âme de Tchekhov, en ne laissant sur scène que la prestation-performance des comédiens, à commencer par  Linda Akhmetzianova, magnifique et lumineuse Irina, ou Daria Iemelianova, touchante Macha.

De comédiens qu’on rêve de découvrir – et d’entendre, dans un autre texte, non signé, celui-ci.

 Les trois sœurs, d’Anton Tchekhov

Mise en scène de Timofeï Kouliabine

Avec Ilia Mouzyko, Anton Voïnalovitch, Klavdia Katchoussova, Valeria Kroutchinina, Irina Krivonos, Daria Iemelianova, Linda Akhmetzianova, Denis Frank, Alexeï Mejov, Pavel Poliakov, Konstantin Télégine, Andreï Tchernykh, Sergeï Bogomolov, Sergeï Novikov, Ielena Drinevskaïa 

en langue des signes russe, surtitré en français et anglais

Théâtre de l’Odéon, jusqu’au 15 octobre 2017

Réservations au 0 1 44 85 40 40

Festival d’Automne à Paris

 

STADIUM, Mohamed El Khatib, La Colline

Stadium Final TCC

Crédit photo Théâtre Coté Cœur

 

Rendez-vous en terre inconnue.

La rue Malte Brun était transformée ce dimanche en un mini-terrain de jeu où les spectateurs, et les passants, pouvaient s’entrainer : deux cages et un ballon suffisaient aux petits et grands pour s’immerger, avant même le début du spectacle, dans l’ambiance de Stadium. Stadium, c’est deux ans de travail documentaire avec des sociologues, deux ans de rencontres, d’échanges, d’immersion pendant lesquels Mohamed El Khatib, ancien footballer, a appris à connaître les supporters lensois, qualifiés de « meilleur public de France ». Et c’est donc ce meilleur public, ou tout au moins une cinquantaine d’entre eux que les spectateurs de la Colline découvrent pendant deux fois 45 minutes séparées par une mi-temps. Deux heures d’aventure immersive aux antipodes des habitudes du public parisien. Deux heures qui passent à toute allure.

Présents par de courtes vidéos ou sur scène, cette brochette de passionnés vient présenter, défendre, son club et sa passion, sa vie. On découvre ainsi Jeremy le Capo, chargé d’entrainer les supporters dans le stade, Margaux la pompom girl lucide (« Il faut tenir les spectateurs par les pompoms ») , l’arbitre « payé pour se faire traiter de fils de p… chaque week end», le curé du village qui a choisi entre Dieu et le football mais il s’en est fallu de peu, ou bien Yvette la doyenne qui a commencé à supporter le club à 8 ans et en a aujourd’hui…85. Tous sont présents, tous sont fervents, tous sont ardents. Un condensé de joie, de communion partagée, qui vient balayer les clichés ou plutôt leur faire un sort en présentant sans voyeurisme (mais sans fausse pudeur non plus) des hommes et des femmes issus d’une région laminée par la crise, où le chômage a explosé depuis la fermeture des mines, tout comme les votes pour le Front National. De ce théâtre documentaire et sociétal signé Mohamed El Khatib on retiendra la mixité sociale, la solidarité, le besoin viscéral de se regrouper, de communier ensemble dans la ferveur d’un stade et d’un match. On retiendra aussi cette capacité d’autodérision (comment lire la fameuse banderole brandie par le PSG en 2008 et la trouver « objectivement bonne ») ou d’auto-critique (même si le plaidoyer pour les « ultras » ne convainc qu’à moitié).

Un exercice périlleux que Mohamed El Khatib réussit en toute simplicité : si au début Clémentine, la jeune supportrice, ne parvient pas à entrainer le public encore sur ses gardes quand elle entonne une chanson de Sardou (« c’est un peu la honte, non ? glisse-t-elle en souriant humblement) cette même salle se lèvera d’un bond aux saluts, pour finir en tapant des mains et chantant les Corons à tue-tête.

Périlleux, donc, et réussi, même si on aurait aussi aimé voir ou entendre ces fameux joueurs, ou leurs représentants. On aurait aimé entendre leur gratitude, savoir comment ils accueillent et reçoivent toute cette générosité et cette dévotion. Le public parisien, lui, a bien pris conscience de ce dévouement sans conditions. Pour combien de temps ? La salle comble n’ira pas pour autant brandir des drapeaux dans les stades mais qui sait, regardera peut-être d’un œil plus bienveillant ces supporters lensois et n’oubliera pas cette singulière leçon d’humilité.

Promis, le 13 octobre, je serai avec Lens dans mon cœur en chantant Les corons. Et tant pis pour les burgiens.

 

Stadium, Mohamed El Khatib, avec 55 supporters du RC Lens

Théâtre de La colline,

jusqu’au7 octobre 2017, réservations au 01.44.62.52.52

Festival d’Automne à Paris 2017

Antoine et Cléopâtre, ou l’épopée lancinante et sublime d’une histoire d’amour

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Magda Bizarro

Certains pourraient être décontenancés quand commence Antoine et Cléopâtre au Théâtre de la Bastille. Le décor est épuré, une bâche grise recouvre le sol, à cour un tourne-disque est posé sur une petite table, au fond est pendu un immense pendule, sorte de spirale de Calder, où pendent des cercles bleu et or. Le tout est surprenant : on ne sait où on est vraiment. Sofia Diaz et Victor Roriz arrivent. Vêtus de jeans et T-Shirt, ils entament alors une lente psalmodie : Sofia Diaz nous dit « Antoine dit… » et Victor Roriz nous dit « Cléopâtre dit… ». Chacun tour à tour ils prennent la parole pour délivrer la parole de l’autre. Et ce qui pourrait être déconcertant, déroutant, se met insensiblement en place : au gré du récit, au gré des mots, on se laisse bercer, entraîner, hypnotiser dans la danse d’Antoine et Cléopâtre. On se laisse embarquer dans leur monde résumé à leur amour où leurs devoirs, leurs guerres, leurs pays, ne sont des obstacles insurmontables uniquement pour les autres.

Tiago Rodrigues, qui dirige le Théâtre national Dona Maria II à Lisbonne, le dit : il s’agit ici d’une écriture inspirée de la tragédie shakespearienne, elle-même inspirée de Plutarque, accompagné d’extraits musicaux du film de Mankiewicz, tournée avec Elizabeth Taylor et Richard Burton. Une inspiration plurielle qui devient, sous une écriture a priori purement factuelle, un hypnotisant voyage, une lente et sublime mélopée dans laquelle on se laisse emporter sans résister. De laquelle on ne veut s’extraire. C’est là la magie de Tiago Rodrigues, tout comme celle de ses interprètes : avec ce récit dit à la place de l’autre, avec ces images suggérées, délivrées par une chorégraphie ralentie, minimaliste, on finit par accompagner les amants maudits comme un souffle sur leur épaule, invisibles et pourtant présents, envoutés, aspirés dans leur lente spirale de passion et de peurs, de certitudes et de passion, happés par les mots lancinants, entêtants des deux amants.

Alors on aime, oui, on aime, tout comme Tiago Rodrigues aime sans doute Antoine et Cléopâtre, tout comme Sofia Dias aime Victor Roriz, tout comme Antoine aimait Cléopâtre et Cléopâtre aimait Antoine.

Antoine et Cléopâtre. Un spectacle où l’on retient son souffle. Où l’on respire. Où l’on expire. Où l’on inspire. Doucement. Et dont on se souvient longtemps après.

Antoine et Cléopâtre.

Texte et MES Tiago Rodrigues

Avec des citations de Antoine et Cléopâtre de Shakespeare.

Avec Sofia Dias et Victor Roriz

Scénographie Angela Rocha

Théâtre de la Bastille

Jusqu’au 8 octobre