20 November : un écho édifiant à l’actualité

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S’il est des spectacles qui font cruellement écho avec l’actualité, 20 November est de ceux-là. Découvert avec admiration jeudi 14, il n’en résonne que plus amèrement – et justement – aujourd’hui dans nos esprits. Mais c’est pour ça, aussi, que le théâtre existe : témoigner, dire, parfois expliquer ou tout au moins donner des pistes, pour une meilleure compréhension du monde qui nous entoure, laisser trace, agir, ouvrir et éduquer.

Le dramaturge suédois Lars Noren, inlassable explorateur des fêlures de l’âme (comme dans Bobby Ficher vit à Pasadena), s’est plongé dans l’histoire d’un jeune étudiant allemand qui en 2006 a ouvert le feu dans son ancien collège de Emstetten, tuant plusieurs personnes avant de se donner la mort. C’est Sofia Jupither, metteuse en scène suédoise, qui a présenté pendant ce Festival IN, la pièce de Lars Noren. Le dispositif scénique est austère : le jeune homme installe sa caméra à jardin. A cour, un écran de fortune fait avec un rouleau de papier, une chaise sur laquelle il a déposé son sac rempli d’armes, son manteau de cuir noir, un masque à gaz. En fond de scène l’écran projettera le visage du jeune homme qui fait face à la caméra. Pendant une heure, le jeune David Fukamachi Regnfors incarne avec une justesse et une retenue exemplaires, le futur meurtrier. Alternant les face caméra et les face public, en le regardant droit dans les yeux, il explique, raconte : les brimades, humiliations subies à l’école, le sentiment de solitude, d’isolement, le désir d’exister, enfin, à n’importe quel prix (« Vous serez de toute façon, tôt ou tard, obligés de me regarder ».)

Ce pourrait être un jeune homme comme tout le monde, comme notre voisin, notre fils, notre camarade, notre petit-ami. Il porte un pantalon, un T. Shirt à slogan « SMILE », essuie les traces de coca renversé sur le plateau. N’importe qui donc, et c’est ce qui rend encore plus fort, plus puissant le message de Lars Noren. On ne peut s’empêcher de sentir le jeune homme sensible, tourmenté, fragile. Déterminé mais humain, terriblement humain. Le public assiste, impuissant, au glacial monologue, à la violence de ses motivations parfois immatures : comprendre mais ne surtout pas juger, tel est le but de l’auteur que Sofia Jupiter illustre avec une sobriété d’autant plus percutante.

Avant de partir commettre l’innommable, David Fukamachi Regnfors fait face au public : « Quelqu’un a-t-il quelque chose à dire ? »  Rompant le silence de mort qui s’est installé une spectatrice ose, hésitante : « Stay with us ». Le jeune homme la regarde calmement sans répondre. Il est trop tard. L’inéluctable va se produire.

Un monologue nécessaire, d’une froideur implacable qui remue et ne laisse pas indemne.

20 November, de Lars Noren

Mise en scène Sofia Jupither

Avec David Fukamachi Regnfors

Scénographie Erlend Birkeland
Lumière Ellen Ruge



Festival IN Avignon 2016

Théâtre Benoît XII

Pasadena mon amour

Crédit Photo : JM. Lobbé

Crédit Photo : JM. Lobbé

Ca commence dans un salon bourgeois, ni trop grand ni trop petit. On s’installe dans les canapés, on grimpe sur un fauteuil, on prend place côté cuisine ou côté chambre. Ils sont déjà là, ceux qui vivent ici. Ils sont là et attendent tranquillement que l’on arrive, que l’on soit prêts, que l’on soit tout à eux.

Ca y est, on est chez eux. On est là. Attentifs. Prêts à être engloutis. Le père, la mère, le fils, la fille. Ils reviennent du théâtre et commentent leur soirée. Normalement quoi, comme dans une famille normale. Sauf que non. Sauf que là, ça va partir en vrille. Le père chef d’entreprise voit son entreprise péricliter. La mère a quitté sa carrière de comédienne pour se consacrer à ses enfants. Les enfants, eux, il faut bien qu’ils aient leurs failles, aussi : Ellen a perdu son enfant à trois ans. Elle aurait pu s’en remettre, elle est devenue alcoolique. Thomas est autiste. Alors la pièce qu’ils ont vue disparaît vite, très vite, derrière les frustrations et les névroses qui explosent peu à peu. Non-dits, culpabilité, solitude, souffrances : le quatuor familial, le modèle de famille se transforme en un huis-clos sanglant où se déchiquètent sous nos yeux quatre personnages tour à tour lâches, faibles, désespérés, cruels ou innocents. Les dialogues sont acérés comme des lames aussi aigües que brulantes. Une famille normale, quoi : on se déchire, on ne se parle pas, ou pas assez, ou mal. On ferme les yeux, on essaie d’oublier. On regarde ailleurs de peur de croiser dans le regard de l’autre ce miroir qui nous fait si peur. On dit les mots qui tuent parce que l’on a été soi-même tué, un jour. Alors on frappe. On frappe. On ne sait plus aimer alors on perpétue. La nuit est longue aux âmes torturées. Les mots viennent gifler le spectateur autant que les frôlements des comédiens qui viennent s’installer sur un accoudoir, s’agenouiller devant un fauteuil. Le contraste entre la proximité comédiens / spectateurs et la violence sourde de la pièce n’en est que plus percutant. La mise en scène est brillante et le jeune Philippe Barronet est clairement à suivre. Cette première mise en scène est une très grande réussite. Et s’il faut évidemment parler du jeu d’une grande justesse des quatre comédiens, il me faut aussi évoquer les lumières. Sans flagornerie, sans exagération, les feux tantôt vifs, tantôt blafards, les ombres crépusculaires ou brûlantes qui viennent irradier le visage de Ellen, quand elle se terre pour boire, la pâleur de la nuit qui épouse et englobe les réveils et les confidences nocturnes, l’aube vacillante à peine apaisée qui vient clotûrer la pièce comme un voile se dépose pour atténuer la violence des heures passées font partie intégrante de la réussite de la mise en scène.

Bobby Ficher vit à Pasadena

Lars Noren – Mise en scène de Laurent Baronnet

Avec Elya Birman Samuel Churin, Nine de Montal, Camille de Sablet