LE JEU DE L’AMOUR ET DU HASARD, Marivaux, Théâtre Michel

affichemarivaux

Un Marivaux pep’s & pop au théâtre Michel

♥♥♥♥

Pop, Love & Marivaux, dit la bande annonce du rafraîchissant Le jeu de l’amour et du hasard repris ce printemps au théâtre Michel après le succès rencontré l’an dernier au Lucernaire. Et c’est bien de ça qu’il s’agit dans cette mise en scène fichtrement revigorante et pêchue qui nous donne envie de relire tout Marivaux en une seule nuit. Souvent chez Marivaux, la comédie est romantique et repose sur des quiproquos : Silvia doit épouser Dorante, mais veut d’abord pouvoir l’étudier en cachette avant d’accepter la demande. Elle se fera donc passer pour Lisette, sa servante, tandis que celle-ci jouera le rôle de la promise. Mais Silvia ignore que Dorante est pris des mêmes doutes et a imaginé, de son coté, une ruse identique : il arrive sous les traits d’Arlequin, son valet, qui lui-même se fait passer pour Dorante. Seuls Orgon, le père de Silvia, et Mario, son frère sont dans la confidence et se gardent bien, en bons faquins, d’alerter les jeunes gens.

Salomé Villiers donne un sacré coup de peps à cette comédie romantique qui en est toute rafraîchie : on se régale du rythme endiablé de la mise en scène et des répliques qui fusent (et qui fusent bien grâce à la diction parfaite des comédiens), les situations et quiproquos s’enchaînent sans temps mort avec une fluidité virevoltante, portée par la joie évidente que prennent les comédiens à incarner ces amoureux pris au piège de leurs propres filets. Salomé Villiers (Silvia) et François Nambot (Dorante) sont des jeunes promis touchants de fraicheur et de timidité amoureuse, Raphaëlle Lemann (piquante et pin-up Lisette) et Etienne Launay (truculent Arlequin tout en beauf’attitude) excellent en serviteurs roublards trop heureux de jouer les maîtres, tandis que Philippe Perussel campe un Orgon papa-poule plutôt coquin et Bertrand Mounier (Mario) un grand-frère malicieux et provocateur.

Tous s’amusent et nous amusent, les costumes aux couleurs vives et les quelques éléments de décors inspirés des années 60 donnent une vitalité inattendue à ce marivaudage somme toute classique. La musique pop est entrainante sans être envahissante, la vidéo judicieusement ajoutée (les films projetés sur un drap blanc illustrent les scènes cachées de l’intrigue parfois d’une façon incongrue mais hilarante, comme Arlequin et Lisette dans un jacuzzi), complètent et soulignent une relecture pleine d’enthousiasme et de rires qui donne presque envie de battre la mesure. On applaudit, on en redemande et on en sort tout revigoré. Pop love & Marivaux, donc, ou Marivaux for ever, au choix, mais quoiqu’il en soit la surprise est de taille, et mérite largement le détour.

Le jeu de l’amour et du hasard, de Marivaux

Mise en scène : Salomé Villiers

Assistée de : Lisa De Rooster

Vidéo : Léo Parmentier

Avec : Salomé Villiers, Raphaëlle Lemann, Philippe Perussel , Bertrand Mounier ou Pierre Helie, François Nambot, Etienne Launay

Théâtre Michel jusqu’au 6 mai

Réservations au 01 42 65 35 02

La double inconstance – Marivaux – MES Anne Kessler

Sylvia aime trendrement Arlequin qui l’aime aussi. Mais le Prince doit épouser une de ses sujettes et c’est sur Sylvia qu’il porte son dévolu.

La jeune paysanne refuse, arguant qu’elle n’a besoin que de l’amour de son amant et d’aucune richesse. Arlequin, lui, affirme haut et fort qu’il n’a besoin de rien si ce n’est de sa promise. Le Prince, aidé de Flavinia, décide de corrompre le jeune couple.

Une pièce certes cruelle où Marivaux épingle de façon cinglante l’aristocratie mais aussi, et, surtout, la vanité des hommes et des femmes. Mais si la pièce est cruelle, j’y aurais bien vu aussi de la légèreté, une impertinence qui m’ont manqué dans la mise en scène d’Anne Kessler.

Ici, Anne Kessler imagine une répétition de la pièce par les comédiens de Français. Les dates de répétition sont projetées sur le miroir d’un appartement hausmanien où répètent les comédiens. Et ce sera le seul indice qu’une répétition est en cours et non une représentation. Un parti-pris trop effleuré et pas assez clairement défini, qui manque de clarté et n’apporte pas grand chose car trop peu exploité. Du coup les décors se résument à cet appartement où viendront s’ajouter quelques murs de verdure pour signifier le jardin, où trône, en fond de scène, une télé écran plat (pour rappeler que nous assistons à une répétition ?). Je préfère sans aucun doute que l’on fasse la part belle au texte sans l’encombrer d’effets ici non aboutis : la langue de Marivaux se suffit à elle-même, la cruauté du propos, la satire sociale peuvent soulever le spectateur en étant jouées « en l’état », dans un contexte d’époque. Cette transposition dans une répétition défigure et dénature le sens même de la pièce à mon sens, et affadit beaucoup trop le sel de ce texte.Photo Ch. Raynaud de la Page

Nous sommes au Français et je ne peux qu’applaudir les jeux de Stéphane Varupène (impressionnant Arlequin qui se laissera progressivement séduire par la bonne chair et la belle Flaminia), Eric Genovese (formidable Trivelin), Florence Viala (imposante Flaminia), Loïc Corbery (le Prince). Le choix de Catherine Salviat dans le rôle d’un Seigneur me laisse dubitative (quel intérêt ?); Quant à Adeline d’Hermy, je suis partagée : j’aime énormément cette comédienne qui m’avait séduite dans Un chapeau de paille d’Italie. Bien que je n’ai pas aimé Le songe d’une nuit d »été, elle incarnait une belle Héléna, troublante et séductrice. Ici, je retrouve un peu le même personnage que dans le Songe : sa voix haut perchée, sa malice, certes, mais rien de neuf si on peut dire. Ne la cantonne-t-on pas dans des personnages trop archétypaux ?

Voilà. j’en ressors perplexe. Sans m’y être ennuyée, j’y ai manqué de sel.

Ou d’émotion, tout simplement. Et c’est pour ça qu’on va au théâtre : pour les émotions.

 La double inconstance – Marivaux – MES Anne Kessler

Comédie Française