FAISONS UN RÊVE, Sacha Guitry, MES Nicolas Briançon, Théâtre de la Madeleine

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Un Guitry gourmand charmant pour finir la journée

Il y a des spectacles qui se dégustent avec légèreté, l’air de rien, qui sont là pour détendre et faire oublier, le temps d’une histoire, la journée écoulée, le boulot les amours ou les emmerdes.

Faisons un rêve est de ceux-ci : l’histoire est absolument attendue et respecte à la lettre les codes du vaudeville selon Guitry : le mari, forcément cocu, la femme, forcément séduite, l’amant, forcément volage. La femme succombe, l’amant triomphe, le mari les surprend. Mais chez Guitry les événements prennent parfois une autre tournure…

Si Briançon m’était conté…

Ici, l’amant est incarné par Nicolas Briançon : quasiment omniprésent, le comédien (qui signe également la mise en scène) virevolte entre charme et désinvolture, bagout et sincérité. Il séduit autant sa partenaire que le public. Eric Laugériaus campe un mari trompé à l’accent du Sud parfois incompréhensible, qui sous ses airs de gros bêta méridional cache aussi une sacrée roublardise : déconcertant au début, convaincant finalement. Marie Julie Baub est la femme volage : on aime son ingénuité, sa candeur et son charme, en regrettant son jeu plus passif (ou pas assez nerveux ?) quand l’adultère est sur le point d’être découverte. Enfin, Michel Dusserat apporte un contrepoint truffé d’humour décalé et de délicieuse désinvolture en valet de chambre. C’est aussi lui qui, par ailleurs, signe les costumes, ravissants, de la pièce.

Le tout est donc finalement d’une facture certes classique mais la mise en scène élégante, sans temps mort, les décors recherchés, les costumes et le jeu des comédiens, notamment Nicolas Briançon, font de ce Faisons un rêve une césure bienvenue en fin de journée, une parenthèse de plaisir. A voir si possible en bonne compagnie, pour la vie, ou pour deux jours.

Faisons un rêve, de Sacha Guitry

Mise en scène Nicolas Briançon

Avec Marie-Julie Baup, Nicolas Briançon, Michel Dussarat, Eric Laugerias

Théâtre de la Madeleine, jusqu’au 12 novembre 2017

Réservations au 01 42 65 07 09

 

 

Un grand OUI au Poche Montparnasse et Léonie Simaga

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Pour un oui ou pour un non pourrait être l’histoire d’une brouille puérile, d’une chamaillerie de maternelle, d’une broutille de rien du tout entre deux personnes (qui ne seront nommés que H1 et H2). Mais chez Nathalie Sarraute, la petite broutille de rien du tout n’est pas si anodine  et s’est lentement immiscée entre nos deux personnages, jusqu’à provoquer la rupture. Mais avant que cette rupture ne soit consommée, H1 et H2 se revoient : le temps s’est distendu et peu à peu les deux hommes se sont perdus de vue. L’un souhaite savoir ce qu’il a pu dire, ou ne pas dire, faire, ou ne pas faire, pour que l’autre s’éloigne. Le spectateur apprendra que la cause, la phrase qui a tout provoqué, c’est un simple « C’est bien, ça » que l’autre a prononcé à l’annonce d’un succès de l’autre. Un simple « C’est bien, … ça » , mais dont la prononciation, l’intonation, l’intention, laissaient entendre plus de condescendance, de mépris que de réel contentement.

Un malentendu anodin donc qui ouvre la porte à une joute verbale jouissive, un affrontement entre les deux amis où remontent à la surface les non-dits, les silences, les omissions et les rancoeurs. Pour un oui ou pour un non se déguste avant tout et surtout pour la beauté du texte, ou du non-texte, c’est selon : les ellipses, les silences, les allusions, les regards sont aussi forts et denses que les mots, parfois d’une violence encore plus cinglante. Le tropisme, selon Nathalie Sarraute, où tout est dit alors que rien n’est dit, où ce « tout » en ressort au final beaucoup plus dense et plus palpable, est ici magnifié dans un théâtre de l’absurde où l’on invente des tribunaux habilités à statuer sur l’avenir d’une amitié, où l’on perçoit de façon infime les jalousies, les frustrations (l’un des deux est rangé, père, l’autre est ou serait poète), où l’on sourit aussi beaucoup devant tant de finesse et de subtilité.

Il fallait pour réussir cette gageure deux comédiens hors pair, capables de suggérer sans asséner, de se taire sans jamais cesser de transmettre, de rendre riches les blancs entre les mots, de remplir les silences tout en les gardant légers, subtils. Nicolas Briançon et Nicolas Vaude remplissent haut la main la fonction : Nicolas Briançon, d’une justesse millimétrée, impose son regard bleu et franc, illumine la scène de sa présence charismatique sans jamais trop occuper l’espace. Face à lui son complice de longue date Nicolas Vaude, oscillant en permanence entre folie et froideur, utilisant à merveille et sans aucun excès la mobilité de son visage, son regard, son port de tête, propose une composition épatante. Roxana Carrara les accompagne avec finesse dans un bref passage.

Alceste ou victime, rival ou ami, on ne sait pas qui est qui au final et Léonie Simaga, qui avait déjà monté Pour un oui ou pour un non au Français il y a quelques années, propose ici une version toute en finesse, épurée, éclairée avec subtilité par Massimo Troncanetti, qui donne la part belle aux comédiens, au sens des mots… et des silences.

 

Pour un oui ou pour un non

De Nathalie Sarraute

Mise en scène Léonie Simaga

Avec : Nicolas Briançon, Nicolas Vaude, Roxana Carrara

Décors et lumières Massimo Troncanetti

Théâtre du Poche Montparnasse

Réservations au 01 45 44 50 21

 

 

La Venus à la fourrure – Théâtre Tristan Bernard – MES Jérémie Lippman

Étonnante pièce que cette Vénus à la fourrure… Pour résumer l’histoire en quelques phrases, Thomas Novachek cherche sans succès la comédienne qui incarnera sa Wanda dans son adaptation du roman de Sader-Masoch, la Vénus à la fourrure. La comédienne devra incarner la sulfureuse et fascinante Wanda dans un jeu de domination pervers. Thomas est sur le point de renoncer quand arrive une dernière comédienne : elle débute et termine ses phrases par des « putain » gouailleurs, est violemment maquillée, porte un imperméable léopard, du rouge à lèvres vermillon et des escarpins vertigineux. La jeune femme insiste, elle s’appelle Vanda, connaît le texte par cœur, il se laisse convaincre. Les deux se lancent dans une lecture de la pièce et se laissent prendre au jeu de la soumission jusqu’à confondre théâtre et réalité, et finir par échanger leurs rôles de dominé / dominant.

Jeu de dupes, de perversion, de machiavélisme, nous assistons à une partition à deux à la fois étrange et… ennuyeuse. Étrange parce que Marie Gillain est énergique et habitée, a une présence indéniable sur scène, on ne voit qu’elle. Le fait qu’elle joue toute la pièce en guêpière, porte-jarretelles, escarpins ajoute forcément à cette présence : elle est sublime et terminera même entièrement nue, occupant durant 1h25 l’espace et les regards. Oui, elle est fascinante. À ses côtés, Nicolas Briançon est parfait : dominant au début, il s’efface peu à peu sous les ordres de cette maitresse-femme qui le prend dans ses filets et va transformer une simple lecture en jeu pervers et inquiétant qui s’inversera à nouveau.

Ennuyeuse parce que la pièce peine à décoller : si Marie Gillain est habitée, j’ai trouvé qu’elle manquait de nuances, que sa Vanda gouailleuse ne se transformait pas assez, prenait le dessus sur Thomas sans qu’il y ait une montée suffisante en puissance dans la tension et l’inversement des rôles. On ne la sent pas assez troublante, on reste spectateur passif sans sentir une quelconque tension ou trouble sexuel, même quand Wanda, allongée sur une ottomane, tient Thomas entre ses cuisses.

Quant à la mise en scène, elle est étrange elle aussi, d’abord en s’effaçant derrière les comédiens puis en s’imposant par des musiques trop fortes, trop soulignées, imposant même un stroboscope à un moment, qui proposera certes une scène visuellement très belle mais à mon sens injustifiée. Le décor est triste, gris, terne : une salle de répétition poussiéreuse, où l’on verra apparaître sans justification un rapace ou un autre animal empaillés.

Au final, je reste partagée : certes le rôle de Wanda est difficile, indéniablement magnifique pour une comédienne. Marie Gillain se donne, se lance à cœur et corps perdus, et sa prestation est incontestablement intéressante. Mais elle manque peut-être de direction et n’a pas réussi à apporter suffisamment de nuances, de trouble, de sentiment d’insécurité ou de frissons, voire de « sulfure » ou d’ambiguïté. Nicolas Briançon est lui parfait, mais son personnage est effacé par sa sculpturale partenaire.

Avis partagé, donc : je crois que j’aurais aimé voir davantage de progression dans l’inversement des rôles, de tension entre les personnages, et je suis restée en dehors de cette histoire.

La Venus à la fourrure

Mise en scène Jérémie Lippman, avec Nicolas Briançon, Marie Gillain

Théâtre Tristan Bernard