LA NOSTALGIE DES BLATTES, Pierre Notte, Théâtre du Rond-Point

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Trash comedy et mammy blues

Et si d’ici quelques années on ne vivait plus que dans un monde aseptisé, un monde où tout serait lisse, propre, javellisé, un monde où les rides et autres marques de vieillissement auraient été éradiqués tout comme les bestioles, les insectes, les cafards et le reste ? Un monde parfait où les rares reliques d’antan seraient exposées dans des musées. Les reliques, ici, ce sont Catherine Hiegel et Tania Torrens. Deux vieilles peaux non retouchées, 100 % botox free, garanties d’origine, qui s’ennuient sur leurs chaises où personne ne passe. Mais loin d’avoir le cafard elles parlent, ou plutôt elles déblatèrent, contre le temps qui passe, contre la police du beau, contre la semence d’Alain Delon, contre Alzheimer qui fout l’camp, les blattes imaginaires et les rides qui marquaient jadis, le visage des femmes.

Écriture aigre-douce

Comme d’habitude avec Pierre Notte, le texte est corrosif, l’humour acide et la provocation aigre-douce. Comme d’habitude avec Pierre Notte, l’apparent non-sens se révèle plein de sens, et l’absurde révèle, tel un miroir grossissant, une société qui déraille et sombre dans le grotesque. Et ce ne sont pas que les rides et le vieillissement que cette société a éradiqués, ce sont aussi le gluten, le sucre, le moche, les blattes et les maladies. A travers ces deux phénomènes de foire, qui pour faire sensation, continuer d’attirer un public, sont obligées de mimer qui un Alzheimer, qui un Parkinson, Pierre Notte nous régale, encore, toujours, de sa plume trempée dans l’acide caustique.

Sexygénaires au bord de la crise de nerfs

C’est Catherine Hiegel qui a demandé à Pierre Notte d’écrire un texte sur le vieillissement. Un texte sur mesure, donc, et à la mesure des deux immenses comédiennes : regard, intonation, posture, c’est plus qu’un numéro d’actrices auquel nous assistons, soufflés, ni même une démonstration, tant ces deux magnifiques sexygénaires ne jouent pas mais sont, ou plutôt s’amusent, se délectent, de l’une de l’autre et du texte même, se renvoient la balle et les balles, jouent à la plus moche, la plus vieille, la plus maussade. Et plus on les croit, plus elles jouent à la perfection les vieilles décaties, on ne peut s’empêcher de les trouver carrément de plus en plus belles, de plus en plus jeunes. Impressionnant.

C’est bon, c’est drôle, c’est parfois trash parce que c’est Notte quand même, c’est féroce et c’est tendre, aussi. Bref, c’est Notte, et, comme d’habitude, on aime.

La nostalgie des blattes, de Pierre Notte

Avec Catherine Hiegel et Tania Torrens

Théâtre du Rond-Point, jusqu’au 8 octobre

Réservations au 01 44 95 98 21

L’HISTOIRE D’UNE FEMME, Pierre Notte – Théâtre de Poche-Montparnasse

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Etre une femme comme un homme*

♥♥♥♥

Pierre Notte écrit en préface qu’il a un jour vu un homme, à bicyclette, dépasser une femme et lui « mettre une main aux fesses, gifle violente, forte frappe, claque, et repartir en riant ». De là est née « l’histoire d’une femme qui n’en peut plus d’avoir à supporter une société d’hommes ».

C’est donc l’histoire d’une femme, ou des femmes, voire de la majorité des femmes qui s’écrit, sous les yeux des spectateurs du Poche-Montparnasse en ce moment. Une histoire de femme qui se dessine à travers le regard que posent sur elle un homme, des hommes, voire la majorité des hommes, depuis des décennies, des siècles. Et oui, somme toute, ce pourrait être une scène presque banale, cette claque sur les fesses, cet éclat de rire gras et masculin devant la surprise de la femme, ce chemin continué sans même regarder en arrière et voir que la femme était à terre. Une banalité qui ouvre un récit saccadé, agité, frénétique, un torrent de petites histoires, de saynètes, où la femme, cette femme, ces femmes, reçoivent comme des gifles les propos machistes des hommes qui les entourent. Un homme, un collègue, un père ou un frère, souvent parfaitement inconscients de leur muflerie, un collégien, un vendeur, un DRH, la femme anonyme de Pierre Notte devient la femme plurielle soumise à la misogynie immémoriale d’une société d’hommes patriarcale faite par les hommes pour les hommes.

Performance épatante

De petites mufleries en goujateries anodines, d’allusions balourdes en propos butors, de blagues salaces en paternalisme, de condescendance en machisme, Muriel Gaudin entend, reçoit, subit le joug de cette phallocratie séculaire. Une performance fascinante de la part de la comédienne qui enchaine avec une grande fluidité et sur un rythme effréné les scènes et les histoires pendant plus d’une heure. Jamais outrancière, toujours juste, animée d’une énergie mine de rien très maîtrisée, la jeune femme devient plurielle et se transforme en un tour de voix, de regard, de posture, en plus d’une dizaine de personnages, qu’ils soient hommes ou femmes. Bluffante.

Et que dire du texte de Pierre Notte ? Comme toujours j’aime ce phrasé saccadé, cet enchainement de situations, ces phrases et dialogues enchevêtrés enfilés liés les uns aux autres et séparés seulement de quelques respirations qui finissent par former une spirale et nous absorber. Comme dans Ma folle otarie, présenté l’été dernier à Avignon, le seul en scène devient une sorte d’épreuve pour le comédien qui, sans accessoires ou à peine dans le cas de L’histoire d’une femme, va devoir entraîner son public dans son histoire, le forcer à imaginer les personnages, les situations, l’inciter à deviner, sentir, éprouver tout ce qui est suggéré mais jamais prononcé. La pari est encore réussi, on en ressort épaté par le texte et le propos, toujours suggéré jamais asséné.

« L’histoire d’une femme est de celles qui nous mettent en mouvement. Une histoire où il s’agit d’oublier cette différence cachée qui saute aux yeux, celle du sexe. Il s’agirait peut-être, comme un jeu de nous envisager, femmes et hommes, comme plus que ça, ou les deux à la fois, perméables et mélangés. Et de voir que ça change. Pour de vrai. » (Muriel Gaudin, postface).

*Muriel Gaudin

VTONELLI

V. Tonelli

L’histoire d’une femme, texte et mise en scène Pierre Notte

Avec Muriel Gaudin

Théâtre de Poche-Montparnasse

Jusqu’au 7 mai

Réservations au 01 45 44 50 21

Festival d’Avignon OFF 2017, Théâtre des 3 soleils, à 13h40

 

Dans la Notte du Père Noël

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Il y a toujours quelque chose de terriblement cynique et en même temps de totalement irrésistible dans les textes de Pierre Notte. Celui que j’ai découvert avec Moi aussi je suis Catherine Deneuve continue de me réjouir et c’est encore le cas cet hiver avec la reprise de C’est Noël tant pis. Tombant à point nommé en cette période de festivités familiales, la comédie est à nouveau décapante et jouissive. On y retrouve une famille apparemment normale qui s’apprête à réveillonner. Le père la mère, les deux fils et la bru dont tous semblent avoir oublié le prénom. Tout le monde cherche la grand-mère, que l’on découvrira, nue, sous la table. Le point de départ est lancé, la foire d’empoigne peut commencer et le réveillon se transformer en aimable jeu de massacre fait de répliques assassines et de dialogues corrosifs.

Mère au bord de la crise de nerfs

On se régale assurément de ces névroses ranimées et de ces frustrations enterrées qui ressurgissent. Sous les uppercuts verbaux que se balancent les uns et les autres, Pierre Notte dessine avec une lucidité aiguisée  les rancœurs scrupuleusement refoulées sous la bienséance familiale. Avec une mère aigrie et toxique (impayable Sylvia Laguna) qui menace de se jeter par la fenêtre du rez-de-chaussée, deux frères que tout oppose et en perpétuelle rivalité (Brice Hillairet au jeu plein de justesse et de sensibilité, et Renaud Triffault hilarant en héraut de la grammaire), une bru explosive (Chloé Oliveres, parfaite) et un père tout simplement dépassé par sa vociférante tribu (Bernard Alane, formidable), Pierre Notte dresse un portrait vitriolé mais aussi terriblement touchant, parce qu’au final très humain, de la famille bourgeoise. On s’y haït très bien et l’on s’y aime très mal, à moins que ce ne soit le contraire, mais les deux, chez Pierre Notte, ne font qu’un et forment un kaléidoscope de sentiments croqués avec une joie évidente.

Moi aussi je suis Charles Aznavour

Dans un décor dépouillé où le sapin central fera judicieusement office de voiture, de lit ou de table, on se laisse surprendre, et c’est une habitude chez Pierre Notte, par les chansons  subitement entamées par les comédiens : Charles Aznavour et autres comptines viennent ponctuer le texte de touches décalées et absurdes, comme pour souligner l’incongruité des situations. La mise en scène est dépouillée mais l’apparent dénuement se révèle être une direction précise et pointue des comédiens, un savant calcul des déplacements et des gestes jusque dans l’harmonie des costumes, toujours dans les mêmes camaïeux.

C’est Noël tant mieux

Au final, on se réjouit de cette nouvelle comédie déchaînée  de Pierre Notte. Les dialogues vachards cachent des trésors d’émotion et de tendresse et l’ensemble nous entraîne dans un (UN) espèce de capharnaüm férocement cocasse et fichtrement humain. C’est Noël au Rond-Point et c’est tant mieux avec Pierre Notte.

 

 

C’est Noël tant pis

Texte & Mise en scène Pierre Notte

Avec Bernard Alane, Brice Hillairet, Sylvia Lagune, Chloé Oliveres, Renaud Triffault

Théâtre du Rond-Point jusqu’au 30 décembre 2016,

Réservations au  01 44 95 98 21

Reprise à la Comédie des Champs Elysées à partir du 26 janvier 2017

Réservations au 01.53.23.99.19

 

 

 

 

 

 

 

Un homme sans importance

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Voici ici un jeune homme transparent, qui n’a jamais dit ni oui ni non, qui n’a jamais haussé le ton, qui n’a jamais rien vécu de triste ni de joyeux, un jeune homme sans envergure, donc, simple, de ceux qu’on ne voit ni n’entend jamais. Il est employé comme agent de voyage et voit un beau jour ses fesses grossir. Doubler, puis tripler de volume, enfler, gonfler, sans s’arrêter. (« J’aimerais comprendre comment il est possible qu’ils se soient – mes slips – du jour au lendemain tous sans exception et d’un seul coup d’un seul mis à perdre une ou deux tailles – et à rétrécir au point que j’en ai pour certains et je vous le dis tout bas fait éclater l’élastique ? ») . Le jeune homme n’aura d’autre choix que de quitter son travail et sa ville pour trouver refuge auprès d’une otarie et d’un homme tronc rencontré dans un cabinet de monstruosités.

Burlesque, cocasse, pleine de poésie, la dernière fable de Pierre Notte, qui relève du conte initiatique, transporte les spectateurs au départ circonspects puis médusés et enfin séduits par la folle épopée de ce jeune homme ordinaire et touchant. Il faut dire que le tout est porté par le formidable Brice Hillairet qui incarne, devient, se métamorphose avec pour tout pouvoir la seule force de suggestion, en héros dépassé entraîné malgré lui dans une métamorphose physique et spirituelle. Seul en scène dans un espace minimal, Brice Hillairet réussit par ses intonations, ses regards, son corps, à nous faire partager sa détresse et sa résignation. Avec lui on vole, on décolle, on s’enflamme et on se prend à rêver d’un voyage initiatique tout aussi tendre et farfelu.

Un vrai plaisir dans cette chaleur estivale et une pépite découvrir sans attendre.

« Tu vas par là moi je reste ici – je n’ai plus rien ni maison ni boulot ni envie ni vie je ne vais pas m’encombrer d’une otarie ».

Ma folle otarie, Pierre Notte

Mise en scène Pierre Notte

Avec Brice Hillairet

Lumière Aron Olah

Arrangements Paul-Marie Barbier

Régie Eric Dutrievoz

Festival OFF Avignon 2016

Théâtre des Halles Salle Chapelle – 14h

Réservations au 04 32 76 24 51