Un homme sans importance

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Voici ici un jeune homme transparent, qui n’a jamais dit ni oui ni non, qui n’a jamais haussé le ton, qui n’a jamais rien vécu de triste ni de joyeux, un jeune homme sans envergure, donc, simple, de ceux qu’on ne voit ni n’entend jamais. Il est employé comme agent de voyage et voit un beau jour ses fesses grossir. Doubler, puis tripler de volume, enfler, gonfler, sans s’arrêter. (« J’aimerais comprendre comment il est possible qu’ils se soient – mes slips – du jour au lendemain tous sans exception et d’un seul coup d’un seul mis à perdre une ou deux tailles – et à rétrécir au point que j’en ai pour certains et je vous le dis tout bas fait éclater l’élastique ? ») . Le jeune homme n’aura d’autre choix que de quitter son travail et sa ville pour trouver refuge auprès d’une otarie et d’un homme tronc rencontré dans un cabinet de monstruosités.

Burlesque, cocasse, pleine de poésie, la dernière fable de Pierre Notte, qui relève du conte initiatique, transporte les spectateurs au départ circonspects puis médusés et enfin séduits par la folle épopée de ce jeune homme ordinaire et touchant. Il faut dire que le tout est porté par le formidable Brice Hillairet qui incarne, devient, se métamorphose avec pour tout pouvoir la seule force de suggestion, en héros dépassé entraîné malgré lui dans une métamorphose physique et spirituelle. Seul en scène dans un espace minimal, Brice Hillairet réussit par ses intonations, ses regards, son corps, à nous faire partager sa détresse et sa résignation. Avec lui on vole, on décolle, on s’enflamme et on se prend à rêver d’un voyage initiatique tout aussi tendre et farfelu.

Un vrai plaisir dans cette chaleur estivale et une pépite découvrir sans attendre.

« Tu vas par là moi je reste ici – je n’ai plus rien ni maison ni boulot ni envie ni vie je ne vais pas m’encombrer d’une otarie ».

Ma folle otarie, Pierre Notte

Mise en scène Pierre Notte

Avec Brice Hillairet

Lumière Aron Olah

Arrangements Paul-Marie Barbier

Régie Eric Dutrievoz

Festival OFF Avignon 2016

Théâtre des Halles Salle Chapelle – 14h

Réservations au 04 32 76 24 51

Chambre froide – Michele Lowe – MES Sally Micaleff

Brenda, Molly, Nicky. Elles sont amies et se retrouvent lors d’un diner mensuel avec les époux. On parle, on discute, on médit un peu, on ragote. Les hommes sont au salon, les femmes à la cuisine.

Une soirée normale dans un foyer américain, quoi.

Sauf que les hommes vont s’enfermer dans la nouvelle chambre froide que le mari de Nicky a achetée. Sa fierté, sa réussite, ses chasses, sa chambre froide. Qui pourrait bien devenir sa dernière demeure car les trois femmes, subitement, se demandent si elles ne vont pas laisser leurs maris se transformer en esquimaux géants.

Belle pièce que cette Chambre froide, où les répliques fusent rapidement, ces piques qui se lancent comme au base-ball : on lance, on reçoit, on amorti, on reste en retrait on devient frappeur à son tour avec une belle montée en puissance : la pièce démarre tranquillement sur une cuisine où trois amies échangent banalités et semi-confidences. Un portrait de banlieue américaine très archétypal, des épouses qui toutes ont sacrifié à leurs époux une carrière, une maison, un enfant ou tout simplement le bonheur. Quand le mari de Nicky s’enferme dans la chambre froide tout bascule : la gentillette « party » américaine se transforme subitement et, sous la houlette de Nicky la femme de tête, les trois protagonistes se transforment en hydres vengeresses dont les rancoeurs les plus enfouies surgissent. Double-jeu, triple-jeu, les points sont marqués, les épouses sacrifiées deviennent lanceuses à coups glissants, déviants et la partie s’accélère, la cuisine d’une blancheur glaçante se transforme en terrain de jeu âpre et cynique.

Les trois comédiennes incarnent parfaitement leurs personnages : Valérie Karsenti est la dominante, la femme de tête qui refuse de sacrifier son métier d’éditrice : cynique à souhait elle emporte ses deux comparses dans son jeu détonnant. Anne Charrier est une Molly naïve et suiveuse, gouvernée par le manque d’enfant et le besoin d’alcool. Pascale Arbillat est tour à tour touchante, agaçante, parfaitement irritante et propose une Brenda qui deviendra totalement hystérique à la fin, avalée par la spirale vengeresse et déterminée de ses amies.

Bref une pièce haletante, que Sally Micaleff a mise en scène avec la précision d’un scalpel, tout en dirigeant ses trois comédiennes avec brio. A ne pas rater.

Chambre froide – MES Sally Micaleff

Avec Pascale Arbillat, Anne Charrier, Valérie Karsenti

Théâtre de la Pépinière, 7 rue Louis Le Grand, Paris 2